Ce n'est, à bien dire, qu'ici, au dixième chant, que l'exposition se termine. On voit quel soin l'auteur a pris de ménager par degrés la connaissance que l'on acquiert, et qu'Amadis acquiert lui-même du secret de sa naissance. Dans le roman, au contraire, on le sait dès le commencement. Les faits y sont contés en sens direct; dans le poëme, ils le sont en ordre inverse ou rétrograde, comme les faits historiques le sont souvent dans l'épopée des anciens; c'est que pour le poëte romancier, le roman est l'histoire.
Amadis ne tarde pas à vouloir retourner auprès d'Oriane, mais il n'avoue au roi Périon que le désir d'aller acquérir de la gloire. Son père, malgré sa tendresse, n'a rien à opposer à un pareil motif. Dans leur dernier entretien, il lui donne des instructions assez mal placées et beaucoup trop longues sur les devoirs, non-seulement d'un chevalier, mais d'un général d'armée[118]. Lorsqu'Amadis est repassé dans la Grande-Bretagne, les aventures semblent naître sous ses pas. Dans un combat où il se couvre de gloire, il a pour témoin un jeune guerrier qui le regarde avec admiration, et qui, le combat fini, lui déclare qu'il allait demander au roi Lisvart l'ordre de chevalerie, mais qu'il ne veut le recevoir que de lui[119]. Amadis refuse d'abord, mais la fée Urgande paraît et l'engage à satisfaire le jeune inconnu; il le reçoit donc chevalier; ils se quittent, et c'est lorsqu'ils ne peuvent plus se voir qu'Urgande instruit Amadis de ce qu'ils sont l'un à l'autre. Ils sont frères. Elisène et Périon, depuis qu'ils étaient sur le trône, avaient eu un second fils nommé Galaor, qu'un géant leur avait enlevé; mais c'était à bonne intention et pour le remettre entre le mains d'Urgande, qui veillait sur la destinée des deux frères, et qui voulait faire donner au plus jeune une éducation conforme à ses projets[120]. Elle l'a conduit au-devant d'Amadis, pour que ce fût celui-ci qui l'armât chevalier; mais le temps n'est point encore venu où elle doit les réunir.
[Note 118: ][(retour) ] Ces instructions remplissent, à douze octaves près, tout le deuxième chant, qui, à la vérité, n'en a que cinquante.
[Note 119: ][(retour) ] C. XIII, st. 27.
[Note 120: ][(retour) ] Ce n'est point encore à ce moment que le lecteur est instruit de tous ces détails, et de ces projets d'Urgande, et de cette éducation de Galaor; c'est lorsqu'Amadis est arrivé à la cour de Lisvart, et qu'ayant reçu un message de la part de son frère, il raconte à la reine tout ce qu'Urgande lui a précédemment appris. (C. XIX, st. 36-55.)
On voit que ceci est comme le complément de l'exposition du poëme, et que le poëte, fidèle à son système, y suit toujours la même marche. La nôtre doit changer ici. Indiquer sommairement quelques-uns des principaux faits doit nous suffire; le reste nous mènerait trop loin. L'amour constant d'Amadis pour Oriane est mis à de longues et fortes épreuves; son amitié pour son frère le fait s'exposer à de grands dangers. Le caractère de ce frère est tout différent du sien. Galaor l'égale en beauté, même en courage; il est comme lui porté à l'Amour, mais non pas de la même manière. Amadis n'a qu'un sentiment dans le cœur; Oriane est tout pour lui; le sexe entier a des droits sur Galaor; il s'enflamme également pour toutes les belles. Les hauts faits d'Amadis sont tous héroïques; même en servant les dames, en les délivrant des prisons où elles sont renfermées, des géants qui les enlèvent, des chevaliers déloyaux qui les oppriment, il ne fait que remplir les devoirs de la chevalerie, toutes ses pensées sont pour Oriane, c'est à elle seule qu'il offre en idée sa gloire et tous ses exploits; Galaor ne se refuse point à recevoir le prix des services qu'il rend; il profite de tous les plaisirs qui lui sont offerts et tombe aussi dans tous les piéges qui lui sont tendus. C'est presque toujours Amadis qui l'en retire; Amadis est en même temps le modèle d'un amour parfait et d'une parfaite amitié.
La fée Urgande veille sur tous les deux, et prépare, à travers mille dangers, l'union d'Amadis et d'Oriane. Long-temps ils sont heureux du seul bonheur d'aimer; dans les rendez-vous les plus secrets, si leur tendresse est la même, leur sagesse l'est aussi[121]; mais un jour que des brigands envoyés par l'enchanteur Arcalaüs, ennemi de Lisvart et de sa famille, enlevaient Oriane, Amadis court sur leurs traces, les atteint dans une forêt, fond sur eux comme la foudre, et délivre encore une fois celle qu'il aime[122]. L'amour, la reconnaissance, le plaisir de se revoir, après de tels dangers, cette nuit, cette solitude, cette forêt, se firent entendre au cœur d'Oriane, et vainquirent la timidité d'Amadis:
Comme elle oublia sa pudeur,
Il oublia sa retenu[123].
et en revenant à la cour de Vindisilore, ils n'avaient plus à désirer que la durée de leur bonheur.