Quelques poëtes l'avaient tenté dès le commencement de ce siècle: mais, arrêtés par le préjugé qui avait décidé que les langues modernes ne convenaient qu'à des sujets frivoles, et que dans des ouvrages sérieux on ne devait employer que le latin, c'était dans cette langue qu'ils avaient essayé de faire parler la Muse épique[164]. Ce n'était point l'histoire qu'ils lui avaient d'abord donné à traiter, mais la religion, ses dogmes, ses mystères. Le mystère de l'incarnation avait fourni à Sannazar son poëme de Partu Virginis; la vie et la mort du Christ avaient dicté à Vida sa Christiade. L'histoire profane et même contemporaine avait eu son tour; et Ricciardo Bartolini avait célébré dans l'Austriade la gloire de la maison d'Autriche[165].
[Note 164: ][(retour) ] On trouve dans une lettre d'Annibal Caro une preuve bien évidente que cette opinion régnait alors. Il avoue à l'un de ses amis qu'il aura bientôt achevé une traduction en vers libres de l'Enèide de Virgile, traduction qui a fait sa gloire, et dont il ne parle cependant que comme d'un jeu ou d'un essai sans conséquence. Cosa cominciata, dit-il, per ischerzo, e solo per una pruova d'un poema, che mi cadde nell'animo di fare dopo che m'allargai dalla servitù. Ma ricordandomi poi che sono tanto oltre con gli anni, che non sono più a tempo a condur poemi, fra l'esortazioni degli altri ed un certo diletto che ho trovato in far pruova di questa lingua con la latina, mi son lassato trasportare a continuare, tanto che mi trovo ora nel decimo libro. Puis il ajoute: So che fo cosa de poca lode, traducendo di una lingua in un'altra; ma io non ho per fine d'esserne lodato, ma solo per far conoscere (se mi verrà fatto), la richezza e la capacita di questa lingua contra l'opinion di quelli che asseriscono che non può aver poema eroico, nè arte, nè voci da esplicar concetti poetici, che non sono pochi che lo credono. Cette lettre est datée de Frascati, 14 septembre 1565, c'est-à-dire, quatorze mois avant la mort de l'auteur. (T. II des Œuvres d'Annibal Caro, Venise, 1557, p. 272.)
[Note 165: ][(retour) ] M. Denina, premier Mémoire sur la Poésie épique, Recueil de l'Académie de Berlin, année 1789, pages 484 et 485. Ces trois poëmes latins étaient en effet imprimés avant que le Trissino formât le projet du sien; les deux premiers sont assez connus; le troisième, qui l'est beaucoup moins (de Bello Narico, Austriados libri XII) avait été publié dès 1515. L'illustre auteur des Révolutions d'Italie, dans le mémoire cité ci-dessus, ajoute aux deux poëmes de Sannazar et de Vida, celui de Fracastor, intitulé: Joseph, et à l'Austriade de Bartolini, le poëme de Jérôme Falletti, Piémontais, de Bello Sicambrico, et celui de Lorenzo Gambara, dont le sujet est la découverte du Nouveau-Monde, sous le titre de Colombiados; mais je ne pouvais les citer ici, parce que 1º, Fracastor, qui mourut en 1553, âgé de soixante et onze ans, n'entreprit le poëme de Joseph que dans ses dernières années, et même il ne put l'achever; 2º la guerre célébrée par Falletti dans son poëme de Bello Sicambrico, est celle de 1542 et 1543, en Flandre et dans le Brabant, entre Charles-Quint et François Ier.; Falletti, qui étudiait alors à Louvain, put, quelque temps après, prendre pour sujet cette guerre, mais son poëme ne fut publié par P. Manuce qu'en 1557; 3º. enfin, Lorenzo Gambara, auteur de la Colombiade, ne mourut qu'en 1586; c'était le cardinal Grandvelle qui l'avait engagé à composer ce poëme, et Grandvelle, ministre favori de Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, ne fut fait cardinal, à la sollicitation de cette princesse qu'en 1561. Aucun de ces trois derniers poëmes n'avait donc précédé celui du Trissino, et même le dernier ne fut écrit que plus de douze ans après.
Il n'y avait qu'un degré de plus à franchir; il ne restait qu'à reconnaître que la langue dont le Dante s'était servi, et dans laquelle était écrite toute la partie héroïque du poëme de l'Arioste, était aussi forte, aussi énergique et aussi noble que l'exigeait le poëme épique du genre le plus élevé. Ce fut le Trissino qui le reconnut le premier. Après avoir essayé dans sa Sophonisbe, comme nous le verrons bientôt, de faire renaître la tragédie antique, il essaya dans l'Italia liberata de faire entendre à sa nation, dans son propre langage, les accents de la trompette épique. Son succès ne fut pas complet, mais il fraya la route et montra la possibilité de réussir; et si l'on ne doit de grands honneurs dans les arts qu'à ceux qui ont atteint le sommet, il est cependant aussi des couronnes pour ceux qui ont ouvert les premiers le chemin qui y conduit.
CHAPITRE XIII.
Du poëme héroïque en Italie au seizième siècle; Notice sur la vie du Trissino; idée de son Italia liberata et de quelques autres poëmes héroïques, qui précédèrent celui du Tasse.
Je me suis beaucoup étendu sur l'épopée romanesque, sur sa nature, son origine et ses différents progrès, parce que ce genre de poëme appartient en propre aux Italiens modernes, qu'il a ses règles et ses convenances particulières; que personne encore en France ne s'était donné la peine de traiter ce sujet, et qu'en Italie même il n'avait pas été suffisamment approfondi. Le poëme héroïque, au contraire, né chez les Grecs, emprunta d'eux ses règles, sa marche, ses modèles. Lorsqu'on a dit que les Italiens, qui avaient depuis plus d'un demi-siècle des romans épiques, voulurent enfin, vers le milieu du seizième, avoir une épopée à l'imitation de celle des anciens, on a tout dit, ou du moins on n'a plus qu'à examiner comment ils y ont réussi. Je passerai donc tout de suite à ce que l'on sait de la vie du premier de leurs poëtes, qui forma cette louable et difficile entreprise.
Jean-Georges Trissino naquit à Vicence, le 8 juillet 1478, de Gaspard Trissino, issu de l'une des plus anciennes familles nobles de cette ville, et de Cécile Bevilacqua, fille d'un gentilhomme de Vérone. On dit qu'il fit très-tard ses premières études; cela est même prouvé par une lettre latine qui lui est adressée, et dans laquelle on lui dit: «Si vous avez commencé tard l'étude des lettres, il le faut attribuer à la tendresse de vos parents alarmés pour un fils unique sur qui reposait l'espérance de la succession et des immenses richesses d'une illustre famille[166].» Le jeune Trissino, qui avait perdu son père dès l'âge de sept ans, ne tarda pas à réparer le temps que lui avait fait perdre cette tendresse excessive de sa mère. Il fit des progrès rapides, d'abord à Vicence même, sous un prêtre, nommé Francesco di Granuola, et ensuite à Milan, sous le célèbre Démétrius Calcondile. Il témoigna dans la suite, par un monument public, sa reconnaissance pour ce dernier maître; Calcondile étant mort à Milan en 1511, Trissino lui fit élever un tombeau dans l'église de Ste-Marie[167], et fit graver sur le marbre une inscription honorable qu'on y lit encore.
[Note 166: ][(retour) ] Lettre de Giano Parasio, dans son recueil intitulé De rebus per Epistolam quæsitis, édit. de H. Étienne, 1567, p. 57.