Il est difficile de deviner sur quel fondement Voltaire, qui, quoi qu'on en ait dit, se trompe rarement en histoire, a écrit dans l'Essai sur les Mœurs et l'Esprit des Nations[174], que le Trissino était archevêque de Bénévent quand il fit sa tragédie, et que le Ruccellaï suivit bientôt l'archevêque Trissino. Il ne fut jamais archevêque ni de Bénévent, ni d'ailleurs, ni même, comme on voit, ecclésiastique. Cette erreur de fait a passé dans quelques écrits estimables[175], et c'est ce qui m'engage à en avertir[176].

[Note 174: ][(retour) ] C. CXXI.

[Note 175: ][(retour) ] Entre autres dans un éloquent discours de M. Chénier pour l'ouverture des écoles centrales.

[Note 176: ][(retour) ] C'est sans doute pour réparer cette erreur que Voltaire a mis dans sa dédicace de la Sophonisbe de Mairet réparée à neuf, que le prélat Giorgio Trissino, par le conseil de l'archevêque de Bénévent......, choisit le sujet de Sophonisbe, etc. Mais le Trissino n'était pas plus prélat qu'archevêque; et l'on ignore quel est l'archevêque de Bénévent qui lui donna ce conseil.

Trissino revint à Vicence dans le dessein de se retirer des affaires et de se livrer paisiblement à la composition de son poëme dont il avait déjà, depuis plusieurs années, conçu l'idée et tracé le plan; mais il trouva sa famille dans le trouble, et lui-même, à compter de ce moment, n'eut presque plus de jours tranquilles. L'aîné de ses deux fils du premier lit était mort; le second, nommé Jules, était brouillé avec sa belle-mère et voyait avec jalousie la prédilection de son père pour le fils qu'il avait eu d'elle. Trissino, mécontent de ces brouilleries, prit Jules en aversion, résolut de le déshériter et de laisser tout son bien à son dernier fils. Jules, l'ayant su, lui intenta un procès pour avoir le bien de sa mère. Pour comble de malheur, Blanche Trissina mourut[177]. Son mari désolé maria son jeune fils, et se retira à Rome pour fuir les procédures et tâcher de vivre tranquille. Il y demeura quelques années; il termina et publia son grand poëme, l'Italia liberata da' Gothi, l'Italie délivrée des Goths. Pendant ce temps, son fils Jules poursuivait son procès à Venise, où il était soutenu par tous les parents de sa mère. Le Trissino fut obligé de se rendre aussi dans cette ville[178], et, comme il était attaqué de la goutte, il fit ce long voyage en litière.

[Note 177: ][(retour) ] En 1540.

[Note 178: ][(retour) ] En 1548.

De là il passa à Vicence, où il trouva que Jules venait de faire saisir provisoirement tous ses biens. Il en fut tellement irrité, qu'il revit son testament, et déshérita entièrement ce fils ingrat. Jules n'en fut que plus animé à suivre son procès et à consommer sa vengeance. Ayant gagné dans toutes les formes, il s'empara aussitôt de la maison et de la plus grande partie des biens de son père. Rome était toujours le refuge du Trissino dans ses chagrins. Il s'y retira encore, et dit un éternel adieu à son pays, dans huit vers latins dont voici le sens: «Cherchons des terres placées sous un autre climat, puisque par une fraude insigne on m'enlève ma maison paternelle; puisque les Vénitiens favorisent cette fraude par une sentence cruelle, qui approuve les pièges tendus par un fils à son père, qui veut qu'un fils puisse chasser de ses antiques possessions un père malade et accablé de vieillesse. Adieu, maison charmante; adieu, mes pénates chéris: je suis forcé dans ma misère d'aller chercher des dieux inconnus[179]

[Note 179: ][(retour) ]

Quæramus terras alio sub cardine mundi,

Quando mihi eripitur fraude paterna domus;

Et favet hanc fraudem Venetum sententia dura,

Quæ nati in patrem comprobat insidias;

Quæ natum voluit confectum ætate parentem

Atque ægrum antiquis pellere limitibus.

Cara domus valeas, dulcesque valete penates;

Nam miser ignotos cogor adire lares.

(Opere del Trissino, Verona, 1729, in-4º.,
t. I, p. 398, ed ultima.)

Mais il ne survécut pas long-temps à cette disgrâce, et mourut à Rome vers la fin de 1550, âgé de soixante-douze ans. Les principaux ouvrages qu'il a laissés, outre son poëme et sa tragédie, sont une comédie intitulée i Simillimi, tirée des Ménechmes de Plaute, des poésies lyriques italiennes et latines, et plusieurs ouvrages en prose, presque tous sur la grammaire et sur la langue italiennes. Il fut du petit nombre d'hommes qui, nés avec une grande fortune, ont cependant le goût des lettres, et les cultivent aussi laborieusement que si elles étaient nécessaires à leur existence: mais il ne put éviter, malgré cet avantage, le malheur commun à presque tous les littérateurs célèbres, d'être détournés de leurs travaux par des contradictions et des affaires, et de terminer dans l'infortune des jours consacrés à l'accroissement des lumières ou des jouissances de l'esprit.