Depuis sa naissance jusqu'à sa fuite de Ferrare, en 1577.
Le sort assez commun des hommes de génie, chez toutes les nations et dans tous les siècles, fut d'être persécutés pendant leur vie, et diversement jugés, même après leur mort. Cette destinée semble être encore plus généralement celle des poëtes épiques que des autres poëtes. On peut citer pour exemples Homère, Milton, le Camoëns, et surtout le Tasse. Ce dernier, plus malheureux que tous les autres, fut aussi le plus invinciblement voué par la nature au talent poétique. Fils d'un poëte, dès l'âge de sept ans il savait par cœur les plus beaux morceaux d'Homère et de Virgile, dans leur langue originale, et il composait des vers dans la sienne. A dix-huit ans, il publia un poëme épique en douze chants[209], et il conçut presque aussitôt le plan de sa Jérusalem délivrée. Déjà les recueils du temps offraient de lui des sonnets et d'autres poésies lyriques, déjà le nom de Tasso était célèbre pour la seconde fois; et depuis ce temps jusqu'à sa mort, il ne cessa, même dans ses tristes infirmités et dans ses plus cruelles disgrâces, de produire des vers, dont la composition paraît avoir été l'un des besoins les plus impérieux, ou plutôt un des éléments de sa vie.
[Note 209: ][(retour) ] Le Rinaldo.
A l'intérêt qu'inspire toujours le grand talent aux prises avec l'infortune, le Tasse joint encore celui qui s'attache à un grand caractère aux prises avec les passions. Aujourd'hui que l'on s'efforce de ressusciter le roman historique, le goût réclame avec raison contre la renaissance de ce genre qu'il avait aboli; mais il ne peut qu'approuver l'histoire quand elle a tout l'intérêt du roman.
La Vie du Tasse a été principalement écrite par deux auteurs, dont chacun a des titres particuliers à notre confiance. L'un est le Manso, marquis de Villa, consolateur et généreux ami de notre poëte pendant ses dernières années, qui tenait de la bouche du Tasse la plupart des faits dont il n'avait pas lui-même été témoin, et qui écrivit cette histoire cinq ans seulement après la mort de son ami[210]. Mais il paraît avoir laissé quelquefois agir son imagination au défaut de sa mémoire, et il y aurait de l'imprudence à le croire toujours sans examen. L'autre est l'abbé Serassi, savant philologue et biographe du dernier siècle, qui a puisé ses matériaux dans les meilleures bibliothèques d'Italie, dans les archives de Modène, de Ferrare, de Bergame, dans les Œuvres et particulièrement dans les lettres du Tasse, sources moins variables et plus sûres, il faut l'avouer, que les traditions orales et que la mémoire. Il rectifie souvent son prédécesseur, mais dévoué à la maison d'Este, il est possible qu'il ait plutôt contredit que réfuté certains faits, lesquels ne peuvent avoir été ni altérés par le Tasse, ni imaginés par le Manso.
[Note 210: ][(retour) ] En 1600. Voyez notes d'Apostolo Zeno sur la Bibliothèque ital. de Fontanini, t. II, p. 130.
Ces deux ouvrages, le dernier surtout[211], sont d'une étendue considérable. Toutes les Vies du Tasse qui accompagnent les anciennes éditions et traductions de la Jérusalem sont des abrégés du premier: pour les éditions et les traductions plus récentes, on a puisé dans le second; et c'est de-là principalement qu'un écrivain français plein d'esprit et de goût[212], a tiré la Vie du Tasse, qu'il a placée, d'abord en tête de la meilleure traduction que la Jérusalem délivrée eût dans notre langue[213], et ensuite dans des Mélanges intéressants; mais il a aussi suivi le Manso surtout dans les commencements; et je serai forcé d'avertir que ce guide l'a quelquefois trompé. La crainte que des inexactitudes adoptées par un si bon esprit ne fussent autorité m'en impose la loi. Du reste, je prendrai indifféremment dans l'un ou dans l'autre des deux auteurs italiens ce qu'ils ont de conforme entr'eux: quand ils seront opposés, je me déciderai pour ce qui me paraîtra le plus vraisemblable. Peu de ces faits, relatifs aux temps les plus orageux de la vie du Tasse, sont d'une importance réelle pour sa gloire. Ni ses malheurs ni leur cause ne sauraient la ternir; et c'est de cette gloire qu'il s'agit, non de celle des princes qui lui durent une partie de leur propre gloire, à qui il dut ses infortunes, et à qui nous ne devons que justice et impartialité[214].
[Note 211: ][(retour) ] C'est un in-4º de 600 pages, édition de Rome, 1785. Il en existe une deuxième édition de Bergame, 1790, 2 vol. in-4º., mais je ne l'ai pas eue à ma disposition en composant cette Notice.
[Note 212: ][(retour) ] M. Suard.
[Note 213: ][(retour) ] Celle de M. Lebrun, aujourd'hui prince archi-trésorier de l'empire, duc de Plaisance, etc., édit. de 1803, Paris, 2 vol. in-8º.