[Note 214: ][(retour) ] Il a paru dernièrement en Angleterre une nouvelle Vie du Tasse: Life of Torquato Tasso, with an historical and critical account of his writings, by John Black, 2 vol. in-4º., 1810. Je regrette de n'avoir pu me la procurer avant de publier cette partie de mon ouvrage. La manière dont les Anglais traitent aujourd'hui la biographie me fait croire que j'y aurais trouvé des renseignements utiles. Au reste, les principales sources où l'auteur a puisé, c'est-à-dire, les deux Vies du Manso et de Serassi, les Lettres du Tasse, ses Poésies ou Rime, etc., sont les mêmes d'où j'ai tiré les faits contenus dans cette Notice; mais forcé de resserrer dans un petit nombre de pages ce qu'il a pu étendre en deux volumes in-4º., je n'ai pu le plus souvent qu'effleurer ce qu'il lui a été permis d'approfondir.

Les premières circonstances de la vie de Torquato Tasso, sa famille, sa naissance[215], dans la délicieuse retraite de Sorrento, même ses premières disgrâces, nous sont déjà connues par la Vie de son père. Nous y avons vu les succès précoces du fils et les preuves de ce penchant irrésistible qui l'entraînait à la poésie; mais il faut reprendre avec plus de détail quelques-unes de ces circonstances.

[Note 215: ][(retour) ] Le 11 mars 1544.

Ceux qui ont écrit sur les enfants extraordinaires ont bien eu le droit d'y comprendre le Tasse. Il n'avait pas encore un an, dit le Manso, que sa langue se délia, et qu'il commença même à parler sans bégayer comme font les enfants; ce qui, soit dit en passant, serait d'autant plus remarquable, qu'il eut pendant toute sa vie la parole lente et une sorte de bégaiement. Déjà il répondait aux questions qui lui étaient faites, et ce qui n'est pas moins étonnant, c'est que, dès ce temps de sa première enfance, il était toujours sérieux, toujours grave, et qu'on ne le vit jamais ni rire, ou même sourire, ni pleurer. Le Manso tenait ces détails de gens qui les avaient reçus de la nourrice du Tasse, c'est dire assez combien ils ont besoin d'être rectifiés et réduits.

Ce qui est plus positif, c'est qu'à trois ans il pouvait déjà profiter à Naples des leçons de D. Giovanni d'Angeluzzo, que son père lui donna pour gouverneur en partant à la suite du prince de Salerne; que lorsque Bernardo revint deux ans après, il fut aussi surpris que charmé des progrès que son fils avait faits dans ses études; qu'enfin étant entré à sept ans aux écoles que les jésuites venaient d'établir à Naples[216], le jeune Torquato y était à peine resté trois ans qu'il entendait et expliquait de mémoire les meilleurs auteurs latins et grecs; et qu'il composait et récitait d'une manière surprenante des discours et des vers latins.

[Note 216: ][(retour) ] Les jésuites ne furent introduits à Naples qu'en 1551. Orlandini, Hist. Soc. Jes. lib. XV, cité par Tiraboschi et par Serassi.

Les malheurs et la proscription de son père vinrent troubler ces heureux commencements. L'attachement de Bernardo pour le prince de Salerne l'avait fait déclarer rebelle; lorsqu'il fut revenu à Rome après un séjour de deux ans en France, il appela son fils auprès de lui. Le jeune Torquato, forcé de quitter une tendre mère qu'il ne devait plus revoir, lui adressa un sonnet touchant, que le Manso dit avoir lu, et que notre dernier biographe a confondu avec une belle canzone composée plus de vingt ans après[217].

[Note 217: ][(retour) ] En 1578, quand le Tasse se réfugia à la cour d'Urbin. M. Suard, dans sa Vie du Tasse, a traduit un fragment de cette canzone, et le contenu seul de ce fragment aurait pu suffire pour le détromper. Elle n'est point finie, et c'est grand dommage: ce qui en existe dans le recueil des Œuvres du Tasse commence par ces vers: O del grand'Apennino, etc. J'en parlerai dans la suite de cette Notice. On n'a conservé ni le sonnet dont il est ici question, ni les discours que le jeune Torquato avait prononcés au collège.

Une erreur plus considérable où le Manso l'a entraîné, c'est que Torquato, âgé seulement de neuf ans, fut nominativement compris dans la sentence prononcée contre son père. Cette circonstance ajouterait sans doute encore à l'intérêt qu'inspire les premières années du Tasse; mais elle est si peu vraie qu'il resta plus de deux ans à Naples après cette sentence, et qu'il n'y fut point inquiété[218]. A Rome, il reprit ses études, et les suivit pendant deux ans avec le même succès, sous les yeux de son père[219]. On a vu dans la Vie de Bernardo ce qui l'engagea ensuite[220] à envoyer son fils à Bergame, sa patrie. Torquato avait douze ans et demi, lorsqu'il y arriva sous la conduite d'Angeluzzo, son gouverneur. Il y fut reçu avec la plus grande tendresse, et logé dans le palais des chevaliers de sa famille; car c'est sous ce nom collectif de la Cavalleria de' Tassi, que sont toujours désignés, dans les lettres de Bernardo, les parents qu'il avait encore à Bergame. Six mois après, il fut appelé à Pesaro par son père, à qui le duc d'Urbin avait généreusement offert un asyle. Il y continua son éducation littéraire sous d'habiles maîtres, dont il partageait les leçons avec le fils même du duc. Ses études furent, comme auparavant, la philosophie et la poésie; mais il y joignit les mathématiques, et dès que l'âge le lui permit, les armes, et tous les autres exercices qui entraient dans l'éducation de la jeune noblesse[221].

[Note 218: ][(retour) ] La sentence est du mois d'avril 1552, et Torquato ne partit de Naples, par ordre de son père, qu'en octobre 1554. (Serassi, p. 74.)