[Voir note ajoutée 328 (annexe)]

[Note 239: ][(retour) ] Voyez Muratori, Annal. d'Ital., an. 1561 et 1565.

Les fêtes finies, la cour réduite à la famille ducale, le cardinal se rendit à Rome pour l'élection d'un pape, et laissa le Tasse à Ferrare. Deux sœurs du duc et du cardinal, Lucrèce et Léonore d'Este faisaient l'ornement de cette cour. Leur mère, Renée de France, leur avait donné l'éducation la plus soignée, et leur avait inspiré dès l'enfance le goût des lettres, de la poésie, de la musique, en un mot, de tous les arts[240]. Toutes deux étaient aimables et belles; mais ni l'une ni l'autre n'était plus de la première jeunesse. Lucrèce avait trente-un ans, et Léonore trente. L'aînée avait brillé dans les fêtes: une indisposition avait empêché la seconde d'y paraître, ou, comme elle aimait peu le bruit et le monde, lui avait servi de prétexte pour s'en dispenser. Le Tasse fut d'abord présenté chez Lucrèce, et se trouva bientôt assez dans ses bonnes grâces pour qu'elle le présentât elle-même chez sa sœur. Il ne tarda pas à être également bien venu chez les deux princesses. Il les avait déjà célébrées dans son Rinaldo, principalement Lucrèce[241], et cette circonstance contribua sans doute à le mettre en faveur auprès d'elle. Peu de temps après, Lucrèce l'introduisit aussi chez le duc son frère. Alphonse qui connaissait ses talents, sachant qu'il avait commencé un poëme sur la conquête de Jérusalem, l'accueillit, le caressa, l'encouragea fortement à mettre à fin son entreprise. Ces encouragements lui firent reprendre un travail interrompu depuis près de deux ans. Il résolut de dédier son poëme au duc Alphonse et de le consacrer à la gloire de cette maison, dont il recevait alors tant de faveurs.

[Note 240: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, t. IV, p. 96.

[Note 241: ][(retour) ]

Lucretia Estense è l' altra i cui crin d'oro

Lacci e retisaran del casto amore, etc. (C. VIII, st. 14.)

Il eut fini en peu de mois les six premiers chants. A mesure qu'il les composait, il les lisait aux deux princesses. Leurs applaudissements enflammaient et soutenaient sa verve. Cette grande composition ne l'empêchait pas de saisir toutes les occasions de leur adresser de ces poésies que nous nommons fugitives, parce que la plupart du temps leur mérite disparaît avec l'occasion qui les a fait naître. Quelques-unes de celles que le Tasse fit alors intéressent non-seulement par leur beauté, mais parce qu'en les lisant on espère pouvoir fixer son opinion sur la nature des sentiments qui l'attachaient à l'une des deux sœurs. C'est, comme on sait, le sujet d'une grande controverse, qui n'est pas beaucoup plus futile que la plupart de celles qui ont divisé les savants. Est-ce donc une chose de si peu d'intérêt pour les amis des lettres que ce qui paraît avoir influé sur la destinée d'un grand homme, aussi attachant par ses malheurs qu'admirable par son génie? Je reviendrai là-dessus dans la suite, et ne veux pas interrompre le fil des événements.

Le Tasse, instruit que le séjour du cardinal d'Este à Rome devait se prolonger encore, fit un voyage à Padoue[242]. Ses amis, et surtout Scipion de Gonzague furent enchantés de le revoir. Il les consulta sur ce qu'il avait fait du Godefroy, et fut encouragé de plus en plus par leurs suffrages. De Padoue, il se rendit à Milan, puis à Pavie, où il passa près d'un mois; et ensuite à Mantoue, pour voir et embrasser encore une fois son père. Enfin il revint à la cour de Ferrare, où son crédit augmentait en proportion de sa renommée. Il s'offrit une nouvelle occasion d'y briller, qui peut servir à faire connaître l'esprit de son siècle. L'amour n'était pas alors seulement un sentiment ou une passion: il était encore une science. Le Tasse se piquait d'y exceller, prétention bien excusable dans un philosophe de vingt-deux ans. D'ailleurs ce philosophe était un poëte dont l'amour s'était emparé presque dès son enfance. Ses premiers vers, faits à Bologne et à Padoue, avaient été des vers d'amour[243]. A Ferrare, ses hommages et ses vers s'adressèrent à Lucrèce Bendidio, jeune dame, non moins célèbre par les grâces et la vivacité de son esprit que par sa beauté; mais il avait un rival redoutable dans J. B. Pigna, secrétaire du duc Alphonse; le Pigna soupirait et rimait aussi pour elle; le Tasse, dont les vers valaient beaucoup mieux, avait d'autant plus besoin de ménagements et d'adresse pour ne pas se brouiller avec un homme qui pouvait lui nuire auprès du duc. Léonore, sa protectrice, s'aperçut de son embarras, et lui suggéra un moyen d'en sortir. Au lieu de continuer à faire des vers pour la belle Lucrèce, il prit trois grandes canzoni, que le Pigna venait de composer pour elle, et qu'il nommait peu modestement les trois Sœurs[244]; le Tasse fit sur ces trois odes, en les prenant strophe par strophe, des considérations savantes et profondes de philosophie amoureuse, et les dédia à la princesse qui lui avait donné ce conseil[245]. L'amour-propre de l'auteur, flatté des éloges que lui donnait son jeune rival, ne lui permit pas d'apercevoir un certain ton d'ironie qui règne surtout dans la comparaison que le Tasse fait, en finissant, entre les poésies du secrétaire ducal et celles de Pétrarque; il vécut avec lui en bonne intelligence; et grâce aux conseils de Léonore, Lucrèce Bendidio put continuer à recevoir les hommages de tous les deux.

[Note 242: ][(retour) ] Au printemps de 1566.

[Note 243: ][(retour) ] Treize sonnets de lui, que l'Atanagi publia en 1565; t. I de ses Rime di diversi nobili poeti Toscani, sont presque tous de cette espèce; ceux qui se trouvent parmi les poésies des académiciens Eterei, sont de même; et dans son dialogue philosophique intitulé il Costantino, ou de la Clémence, il avoue lui-même que la sua Giovanezza fu tutta sottoposta all'amorose leggi.