Il ne douta point qu'elles n'en fissent un chef d'accusation contre lui pour achever sa perte. Il joignit encore à toutes ses terreurs, la crainte d'être empoisonné ou assassiné. Son imagination s'échauffa au point qu'il n'avait plus de repos, qu'il ne parlait plus d'autre chose, qu'il n'y avait plus moyen de le persuader ni de l'apaiser. Le duc, madame Léonore, et particulièrement la duchesse d'Urbin, firent tout leur possible pour le rassurer, pour lui ôter de l'imagination ces vaines craintes; ils n'y purent parvenir.»

Un soir[302], dans les appartements de la duchesse d'Urbin, il tira son couteau pour en frapper un de ses domestiques, sur lequel il avait conçu des soupçons; le duc donna aussitôt ordre de l'arrêter et de le renfermer dans de petites chambres qui bordaient la cour du palais. C'était, dit-on, pour éviter de plus grands malheurs, et pour l'engager à se laisser soigner, plutôt que pour le punir. Cela peut être; mais il y avait sûrement des moyens plus doux d'obtenir les mêmes effets. Cette détention acheva de consterner le malheureux Tasse. Il écrivit, pour en sortir, les lettres les plus suppliantes: enfin le duc se laissa fléchir et le fit reconduire dans son appartement. Il exigea seulement qu'il se fit traiter par les médecins les plus habiles. Le traitement parut réussir; le duc, pour lui faire oublier sans doute sa première rigueur, le conduisit avec lui à Belriguardo dans un voyage de plaisir, et n'oublia rien pour le consoler, le distraire et le réjouir. Mais il connaissait si bien quelle était la blessure la plus dangereuse de cet esprit malade, qu'il voulut, dit positivement Serassi, «que le Tasse, avant de partir pour Belriguardo, se présentât au Saint-Office à Ferrare, et y fût attentivement examiné sur les points qui pouvaient lui causer de l'inquiétude. Le père inquisiteur, qui s'aperçut aisément que tous ces doutes n'étaient que l'effet d'une imagination exaltée, le traita avec douceur, lui certifia, le plus affirmativement du monde, qu'il était très-bon catholique, et le déclara libre et absous de toute accusation quelconque. D'un autre côté, le duc lui donna les plus fermes assurances qu'il n'avait aucun sujet d'être mécontent de lui, aucun soupçon de sa fidélité, et que s'il avait fait quelques fautes contre son service, il les lui pardonnait de tout son cœur.

[Note 302: ][(retour) ] Le 17 juin 1577.

Cependant, malgré toutes ces assurances, et au milieu même des amusements de Belriguardo, le Tasse se mit à argumenter, et à sophistiquer de la manière la plus étrange sur la décision de l'inquisiteur, soutenant qu'elle ne devait point être valide, que par conséquent il n'était pas bien absous, parce qu'on n'avait point observé les formes ordinaires et prescrites. Il imagina aussi que le duc Alphonse était plus prévenu contre lui qu'il ne voulait le paraître; et sur ces fantaisies, mais principalement sur la première, il allait raisonnant de façon que c'était une pitié de l'entendre. Le duc se détermina donc à le renvoyer à Ferrare, et le Tasse ayant montré le désir d'être conduit chez les moines de St.-François, Alphonse l'y fit transporter et le fit recommander par un de ses secrétaires aux attentions et aux bons traitements de ces religieux. Son premier soin, en arrivant dans leur maison, fut de rédiger une supplique pour les cardinaux composant le tribunal suprême de l'Inquisition à Rome, dans laquelle il exposait ses craintes sur l'invalidité de la décision de Ferrare, et demandait la permission de se rendre à Rome pour mettre enfin en sûreté son honneur et son repos. Il écrivit dans le même sens à Scipion de Gonzague. Malgré tous les soins qu'il prit pour faire parvenir ces lettres, elles furent interceptées, et cette fois c'est un service qu'on lui rendit.

Cependant il commença de se laisser traiter, mais à contre cœur, imaginant d'un côté qu'il n'en avait pas grand besoin, craignant de l'autre qu'on ne mêlât du poison dans ses remèdes. L'objet principal de ses inquiétudes était toujours la crainte de n'être pas définitivement acquitté par l'Inquisition; la décision de Ferrare lui paraissait insuffisante; on la lui avait donnée, croyait-il, de cette manière pour qu'il ne pût jamais connaître ses accusateurs. Il ne cessait d'écrire au duc Alphonse, sur cet objet, ou de lui envoyer des messages, qui lui devinrent importuns. Il reconnaissait dans une de ses lettres qu'il avait soupçonné le prince, qu'il avait parlé hautement de ses soupçons, et que c'était une folie qui exigeait un traitement; mais sur tout le reste, il attestait les entrailles de J.-C. qu'il était moins fou que S. A. n'était trompée. Le duc offensé de ces expressions, et de quelques autres qu'il trouva trop familières, non-seulement cessa de répondre à ses demandes, mais lui défendit rigoureusement d'écrire, et à lui, et à la duchesse d'Urbin. Cette défense redoubla dans l'esprit du Tasse l'agitation, les soupçons et les frayeurs. Enfin, il saisit un moment où on l'avait laissé seul; il sortit du couvent, et bientôt après de Ferrare[303]. Il partit de cette ville où son nom était en si grand honneur, de cette cour où ses talents avaient excité tant d'admiration, où il avait même inspiré des sentiments plus tendres, où sa faveur avait fait tant d'envieux: il partit de nuit, sans argent, sans guide, presque sans vêtements, mais surtout sans ses papiers, sans la plus imparfaite copie de son poëme, ni de son Aminta, ni de ses autres productions; content d'avoir sauvé sa vie des périls dont il se croyait environné.

[Note 303: ][(retour) ] Vers le 20 juillet 1577.

Section II.

Suite de la Vie du Tasse, depuis 1577,
jusqu'à sa sortie de l'hôpital Ste-Anne, en 1586.

Dans l'état déplorable où était le Tasse quand il sortit de Ferrare, évitant les villes et même les grandes routes, de crainte d'être poursuivi et reconnu, il se dirigea cependant assez rapidement et assez juste, pour arriver, par l'Abruzze, dans les états de Naples en peu de jours. Ce n'était point à Naples qu'il voulait aller, mais à Sorrento sa patrie, dans la maison de sa sœur aînée Cornelia. Après la mort de leur mère, cette sœur était demeurée à Naples entre les mains de ses oncles, qui ne voulurent jamais la renvoyer à Bernardo, malgré les instances réitérées qu'il leur fit. Mariée par eux avec un gentilhomme de Sorrento, nommé Sersale, elle était restée veuve avec plusieurs enfants, mais, à ce qu'il paraît, avec une honnête aisance. Quoique le frère et la sœur ne se fussent point revus depuis leur enfance, ils avaient conservé beaucoup de tendresse l'un pour l'autre, et le Tasse n'avait aucun lieu de douter qu'il ne fût bien reçu. Cependant la défiance naturelle aux malheureux lui inspira l'idée de mettre cette tendresse à l'épreuve. A quelque distance de Sorrento, il s'arrêta chez un pauvre berger, changea de vêtements avec lui, et en arrivant chez sa sœur, se présenta sous cet habit de pâtre, comme quelqu'un envoyé pour lui apporter des nouvelles de son frère. L'émotion extrême qu'elle éprouva, en apprenant ses malheurs, ne laissa plus au Tasse aucun doute; il se fit enfin connaître, et trouva dans les embrassements de cette sœur chérie les plus douces consolations qu'il eût goûtées depuis long-temps.

Là, dans une des plus belles positions de la terre, sous un ciel pur, ayant toujours devant lui le spectacle de la nature la plus aimable et la plus imposante en même temps, devenu l'objet des sollicitudes et des soins d'une tendre amitié, il commença bientôt à éprouver un soulagement sensible. Cette sombre mélancolie, cette humeur noire qui l'avait si cruellement tourmenté, s'adoucit; et par une vicissitude très-naturelle, il commença aussitôt à croire qu'il avait quitté trop légèrement Ferrare, et à regretter d'avoir excité, par ses craintes exagérées et par sa fuite, le mécontentement du duc Alphonse. Selon le propre de cette maladie cruelle, ses idées ayant éprouvé ce retour passèrent d'une extrémité à l'autre. Il écrivit au duc et aux princesses ses sœurs, pour obtenir d'être rétabli dans son premier état et surtout dans leurs bonnes grâces. Ni Alphonse, ni la duchesse d'Urbin ne lui firent de réponse; il n'en eut que de Léonore; mais cette réponse était de nature à lui ôter toute espérance. Il crut alors prendre un parti grand et généreux, en allant s'offrir lui-même et remettre sa vie entre les mains du duc. Malgré les instances de sa sœur Cornélie, à peine rétabli d'une maladie dangereuse qu'il venait encore d'éprouver, il partit de Sorrento pour exécuter ce dessein.