Assurément cela n'est pas bon, mais bien d'autres vaudevilles ne valent pas mieux, et celui-ci est une preuve de plus d'un fait qu'il est bon de constater.

Le Tasse ne parut pas très-ému de cette affaire; il ne demanda au duc que les satisfactions qui lui étaient dues, et ne parla de son assassin dans ses lettres que comme d'un lâche et d'un infâme[296]. Un autre objet l'affecta beaucoup davantage. Il reçut des avis certains que l'on imprimait son poëme dans une ville d'Italie. On ne peut imaginer les craintes et l'égarement qui s'emparèrent de son esprit à cette nouvelle. Non-seulement son poëme n'était pas encore au point de perfection qu'il eût désiré, mais il se voyait par-là menacé de perdre tous les avantages qu'il s'était raisonnablement promis de cette publication si long-temps attendue: il voyait s'évanouir tout l'espoir de son indépendance. Il implora la seule puissance qui pût le sauver d'un tel malheur, et le duc écrivit avec beaucoup d'intérêt au duc de Parme, à plusieurs autres princes, à la république de Gênes, et même au pape[297], pour les prier de défendre et d'empêcher, dans l'étendue de leurs états, l'impression furtive de la Jérusalem délivrée.

[Note 296 ][(retour) ] Voyez sa lettre du 10 octobre, citée d'après un manuscrit, par Serassi, p. 236.

[Note 297: ][(retour) ] Décembre 1576.

La mélancolie du Tasse et l'incertitude de son esprit augmentèrent considérablement: d'autres sujets d'inquiétudes, s'y mêlèrent encore; un voyage qu'il fit à Modène[298] chez le comte Ferrante Tassone, l'un de ses meilleurs amis, qui employa tout ce qu'il put imaginer d'amusements pour le distraire de ses chagrins, n'y apporta que peu d'adoucissements. Une lettre venue de Rome lui fit craindre le refroidissement de son autre excellent ami, Scipion de Gonzague. En ce moment où ses ennemis l'accusaient de vouloir éclipser la gloire de l'Arioste, Orazio Ariosto, neveu de ce poëte, écrivit en faveur du Tasse des stances qui lui parurent à lui-même passer les bornes de la louange, et il craignit que ce ne fût un piège tendu à son amour-propre pour le perdre plus sûrement[299]. On corrompit ses domestiques, ou l'on sut lui persuader qu'ils étaient corrompus. Enfin, il vint à s'imaginer que ses persécuteurs non-seulement l'avaient accusé d'infidélité auprès de son prince, mais avaient même dénoncé sa croyance au tribunal du Saint-Office.

[Note 298: ][(retour) ] Janvier 1577.

[Note 299: ][(retour) ] J'aurai bientôt occasion de parler de la lettre aussi modeste qu'éloquente qu'il écrivit à ce jeune homme, qui l'avait loué de très-bonne foi.

Ici je dois traduire littéralement Serassi, l'historien de sa vie; je ne dois altérer aucun des traits qu'il a tracés avec une simplicité qui garantit sa bonne foi. «Véritablement, dit-il[300], le Tasse, comme il l'a lui-même avoué depuis, habitué à méditer avec toute la finesse de son esprit sur les systèmes des anciens philosophes, crut avoir éprouvé quelque doute sur le mystère de l'incarnation du fils de Dieu; il lui semblait encore que, dans ces sortes de méditations, il avait été incertain de savoir si Dieu avait tiré le monde du néant, ou si le monde dépendait seulement de lui de toute éternité, et enfin s'il avait doué ou non l'homme d'une âme immortelle. Il ne s'était, il est vrai, jamais assez livré à ces doutes, pour y donner tout-à-fait son consentement; cependant la crainte d'avoir failli l'avait mis, dès l'origine, dans une telle agitation qu'il était allé à Bologne[301] se présenter à l'inquisiteur. Il en était revenu très-satisfait, et muni de plusieurs instructions pour s'affermir de plus en plus dans sa croyance. Maintenant que sa tête était ainsi agitée, il craignit d'avoir laissé échapper des paroles qui pussent inspirer quelques doutes sur sa foi; et cela en parlant à des personnes qui lui avaient depuis peu donné des preuves d'inimitié.

[Note 300: ][(retour) ] p. 245.

[Note 301: ][(retour) ] En 1575.