En quittant une Léonore, il recommença ses assiduités auprès de l'autre. La comtesse de Scandiano, que l'on dit avoir été aussi sage que belle, ne put cependant être insensible aux tendres soins et aux beaux vers que lui consacrait le Tasse. Elle lui accorda des préférences qui irritèrent de plus en plus l'envie. L'un de ces envieux, d'abord secrets et qui ne pouvaient plus se contraindre, était le célèbre Baptiste Guarini. Il avait été l'un des plus intimes amis du Tasse; mais à la rivalité poétique, dans laquelle, malgré son talent, il n'était pas heureux, se joignit encore la rivalité d'amour, où il ne le fut guère davantage. Il ne put supporter la faveur où était le Tasse, non-seulement auprès des deux princesses, mais auprès de cette belle étrangère. Des sonnets piquants furent lancés de part et d'autre. Si cette jalousie fut cause, comme elle le fut réellement, que le Guarini composa quelque temps après son Pastor fido, c'est toujours un bon effet d'une méchante cause; et ce n'est pas la seule fois qu'il en est arrivé ainsi dans la carrière des arts.
C'est vers le même temps que le Tasse eut cette aventure qui a fait tant d'honneur à son courage. Le Manso et Serassi la racontent avec quelques différences qu'il est bon de remarquer. Le premier dit que le Tasse avait confié tous ses secrets, même celui de ses amours, à un homme qu'il croyait son ami; que ce faux ami eut un jour, ou l'indiscrétion, ou la malignité de redire une des particularités les plus secrètes, et que le Tasse l'ayant appris, courut à lui dans une des salles du palais ducal et lui donna un soufflet. N'osant tirer l'épée dans ce lieu même, l'offensé sortit et envoya au Tasse un défi qu'il accepta. Il se rendit sur-le-champ au lieu indiqué, et le duel était commencé quand trois frères de son ennemi fondirent sur lui tous à la fois.
Serassi traite ce récit de romanesque; selon lui, le Tasse avait des preuves d'une trahison qu'un homme, qui se disait son ami, lui avait faite sur une matière très-délicate (cela ne dit point du tout que ce ne fut pas en matière d'amour). Il le rencontra dans la cour du palais, et voulut s'expliquer avec lui. Le faux ami, au lieu de s'excuser, répondit avec impertinence, et alla même jusqu'à donner un démenti. Le Tasse, qui connaissait très-bien les lois de la chevalerie, répliqua au démenti par un soufflet au travers du visage. Le souffleté, lâche comme le sont presque toujours les insolents, se retira sans dire un mot; mais quelques jours après, étant accompagné de ses deux frères, il vit le Tasse passer sur la place publique. Ils s'élancèrent tous à la fois et coururent pour le frapper par derrière. Le Tasse possédait la science des armes comme la bravoure d'un chevalier: il se détourne, tire son épée et met en fuite ses trois assassins. Ils s'enfuirent même de Ferrare, et se réfugièrent l'un à Florence, les autres en différents lieux.
Il n'est pas vrai, comme le veut le Manso, que deux d'entre eux furent blessés; ils n'en donnèrent pas le temps au Tasse. Il ne l'est pas non plus que le duc le fit alors arrêter, sous prétexte de le mettre à l'abri d'un nouvel attentat contre sa vie, et que ce fut cette injuste arrestation qui excita dans l'esprit du poëte le désordre qui s'y manifesta peu de temps après. Les torts d'Alphonse avec le Tasse ne furent que trop réels; mais il ne faut ni les accroître, ni anticiper l'époque. Il faut même ajouter que le redoublement d'attentions et d'égards du prince pour le Tasse en cette circonstance est prouvé par les lettres du Tasse lui-même[295], et que, par une conséquence nécessaire, si l'indiscrétion du faux ami était en effet relative à des intérêts d'amour, elle n'avait du moins compromis ni Léonore, sœur du duc, ni personne de sa famille.
[Note 295: ][(retour) ] On en trouve surtout une, t. V des Œuvres, édit. de Florence, in-fol., p. 258.
Cette affaire fit beaucoup de bruit à Ferrare, beaucoup d'honneur au Tasse, et il n'y a aucune raison de ne pas croire que les bons Ferrarois, qui imaginaient sans doute qu'un gentilhomme qui lit, écrit et fait des vers, n'est pas aussi brave qu'un gentilhomme ignorant qui ne sait écrire, ni en vers, ni en prose, aient fait sur cette aventure deux mauvais vers en l'honneur du Tasse et les aient chantés par la ville:
Colla penna e colla spada
Nessun val quanto Torquato.
Avec la plume et l'épée,
Le Tasse n'a point d'égal.