[Note 319: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, t. IV, p. 367 et 368.

Heureusement ce rude prieur avait un neveu bon et sensible[320], qui sembla se faire un devoir de dédommager le Tasse de cette odieuse sévérité. Il avait fait de bonnes études, et était en état de goûter la conversation, toujours philosophique ou littéraire, de l'auteur de la Jérusalem. Il passait avec lui des heures entières, l'entendait avec un plaisir infini réciter ses vers, en écrivait quelquefois sous sa dictée, se chargeait de faire passer ses lettres et de lui en remettre les réponses, enfin lui rendait tous les bons offices et tous les soins qui dépendaient de lui.

[Note 320: ][(retour) ] Giulio Mosti.

Dans ce temps où l'on renfermait le Tasse comme un fou dangereux, où on voulait le contraindre à subir des traitements plus propres à augmenter son mal qu'à le guérir, sa plus grande folie était de croire qu'il pût enfin obtenir du duc de Ferrare quelque justice ou quelque pitié. Il lui adressait des pièces de vers, il en adressait aux deux princesses, où son infortune et ses souffrances étaient peintes des couleurs les plus touchantes et les plus vives. Quelquefois il avait l'esprit assez libre pour plaisanter sur des privations qu'on affectait de lui faire souffrir. Un soir qu'on le laissait manquer de lumière, une chatte de l'hospice vient fixer sur lui ses yeux, qui brillent au milieu de la nuit. Cette vue lui inspire un sonnet poétique[321]; c'est une constellation qui se lève pour le guider dans la tempête. Le hasard amène une seconde chatte auprès de la première; c'est la grande ourse auprès de la petite. Il les appelle toutes deux ses flambeaux. «Que Dieu les garde des coups de bâton, que le ciel les nourrisse de chair délicate et de lait, mais qu'elles lui servent donc de lumière pour écrire ses vers[322]!» Il composait, dans ce même temps, de grands dialogues philosophiques à la manière de Platon, et il y traitait des questions de haute morale, avec autant de justesse que d'éloquence.

[Note 321: ][(retour) ]

Come ne l'ocean, s'oscura e infesta

Procella il rende torbido e sonante, etc.

[Note 322: ][(retour) ]

Se Dio vi guardi da le bastonate,

Se'l ciel voi pasca e di carne e di latte,

Fate mi luce a scriver questi carmi.

Quelle était donc réellement sa maladie? De quel désordre d'esprit était-il véritablement affecté? Une passion d'amour en était-elle cause, comme l'ont voulu quelques historiens de sa vie? Cette passion y était-elle aussi étrangère que d'autres l'ont soutenu? Sa réclusion fut-elle en effet amenée comme nous venons de le voir, ou faut-il l'attribuer, comme on l'a dit, à des indiscrétions et à des transports, que l'orgueil du duc de Ferrare et l'honneur même de sa famille lui ordonnaient de réprimer? C'est ici le lieu de répondre à ces questions qui se présentent d'elles-mêmes; mais je ne puis traiter que sommairement ce qui pourrait être l'objet d'une discussion étendue, après l'avoir été d'un long examen.

Le Manso, qui fut l'un des meilleurs et des plus généreux amis du Tasse, mais qui ne le connut que dans ses dernières années, a le premier accrédité l'opinion que Léonore d'Este, la plus jeune sœur du duc Alphonse, avait inspiré à ce poëte une forte passion, qu'elle avait sans doute partagée, puisque c'était d'après ses invitations réitérées et presque ses ordres, qu'il était retourné la première fois de Sorrento à Ferrare[323]. Il a fait, au sujet de cette passion, ce que l'on peut appeler une enquête parmi les poésies du Tasse[324], et y a trouvé, 1º que la personne aimée de notre poëte s'appelait Léonore; 2º qu'il y eut dans cette cour deux Léonores aimées et chantées par lui; qu'il y en eut même trois; mais il paraît s'être entièrement trompé sur la troisième[325].

[Note 323: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, p. 215.

[Note 324: ][(retour) ] Vita del Tasso, Nos. 34 à 41.