[Note 43: ][(retour) ] Paris, 1546.
Malgré les avantages dont il jouissait en France, il désira revoir l'Italie. Il y fit un voyage en 1537. Le duc Alexandre et le pape Clément VII n'étant plus, il espéra, mais en vain, la fin de son exil. Il resta plus d'un an à Rome, se rendit ensuite à Naples; puis revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la Lombardie. En passant à la vue du territoire de Florence, en touchant, comme il le dit dans un fort beau sonnet[44], cette terre qu'il avait trop aimée, il se sentit profondément ému. Ferrare, Padoue, Mantoue l'arrêtèrent quelque temps. De là il revint en France, où la faveur de François Ier l'attendait. Lorsque ce roi voulut envoyer un ambassadeur à Charles-Quint en Espagne, après la paix de Crespi[45], ce fut de l'Alamanni qu'il fit choix. Une circonstance particulière rendait ce choix singulier, et produisit une scène assez piquante entre l'ambassadeur et l'empereur. Long-temps auparavant, l'Alamanni avait adressé à François Ier un dialogue allégorique entre le coq et l'aigle, Il Gallo e l'Aquila, dans lequel le coq, emblème du roi de France, appelait l'aigle, qui désignait l'empereur,
Aquila grifagna
Che per più divorar due becchi porta,
oiseau de proie, qui porte deux becs pour dévorer davantage. Charles connaissait ces vers. Dans l'audience où l'Alamanni lui fut présenté, au milieu d'une cour nombreuse, l'ambassadeur fit l'éloge de l'empereur, en orateur ou même en poëte. Il commença par le mot Aquila plusieurs de ses périodes. Quand il eut fini, Charles qui l'avait écouté avec beaucoup d'attention et l'œil continuellement fixé sur lui, se contenta de répondre:
Aquila grifagna
Che per più divorar due becchi porta.
[Note 44: ][(retour) ]: Ce sonnet ne se trouve point dans les Œuvres de l'Alamanni, mais dans un recueil intitulé: Rime diverse di molti eccellentissimi autori, Venezia, 1549, in-8º., l. II, p. 49. Il commence par ces deux vers:
Io ho varcato il Tebro, e muovo i passi,
Donna gentil, sovra le tosche rive.
Et finit par ce tercet:
Quinci dico fra me: pur giunto io sono
Dopo due lustri almen tra miei vicini
A toccar il terren che troppo omai.
[Note 45: ][(retour) ] En 1544.
Tout autre en aurait peut-être été troublé; mais l'Alamanni reprit sur-le-champ d'un air grave: «Puisque ces vers sont parvenus jusqu'à V. M., je lui déclare que je les ai faits, mais en poëte à qui la fiction appartient; maintenant, je lui parle en ambassadeur, à qui le mensonge n'est jamais permis. Il me le serait moins qu'à tout autre, puisque je suis envoyé par un roi dont la sincérité est connue, à un monarque aussi sincère que l'est V. M. J'écrivais alors en jeune homme; aujourd'hui je parle en homme mûr. J'étais indigné de me voir chassé de ma patrie par le duc Alexandre, gendre de V. M. Je suis maintenant libre de toute passion et persuadé que V. M. n'autorise aucune injustice.» Cette réponse aussi sage que spirituelle, plut beaucoup à l'empereur. Il se leva, mit une main sur l'épaule de l'ambassadeur, et lui dit: «Vous n'avez point à vous plaindre de votre exil, puisque vous avez trouvé un protecteur tel que le roi de France, et que pour l'homme de talent tout pays est une patrie: c'est le duc de Florence[46] qu'il faut plaindre d'avoir perdu un gentilhomme aussi sage, et d'autant de mérite que vous.» Dès ce moment l'Alamanni fut traité avec la plus grande distinction dans cette cour; et ayant obtenu tout ce qu'il demandait au nom du roi, il partit comblé d'honneurs et de présents.