—Je l'ai fait,» dit Philodème avec simplicité.
Et les femmes le méprisèrent.
«L'an dernier, continua-t-il, à la fin du printemps, comme l'exil de Cicéron me donnait des raisons de craindre pour ma propre sécurité, je fis un petit voyage. Je me retirai au pied des Alpes, dans un lieu charmant nommé Orobia, qui est sur les bords du petit lac Clisius. C'était un simple village, où il n'y avait pas trois cents femmes, et l'une d'elles s'était faite courtisane afin de protéger la vertu des autres. On connaissait sa maison à un bouquet de fleurs suspendu sur la porte, mais elle-même ne se distinguait pas de ses sœurs ou de ses cousines. Elle ignorait qu'il y eût des fards, des parfums et des cosmétiques, et des voiles transparents et des fers à friser. Elle ne savait pas soigner sa beauté, en s'épilant avec de la résine poissée, comme on arrache les mauvaises herbes dans une cour de marbre blanc. On frémit de penser qu'elle marchait sans bottines, de sorte qu'on ne pouvait baiser ses pieds nus comme on baise ceux de Faustine, plus doux que des mains. Et pourtant je lui trouvais tant de charmes, que près de son corps brun j'oubliai tout un mois Rome, et l'heureuse Tyr, et Alexandrie.»
Naucratès approuva d'un signe de tête et dit après avoir bu:
«Le grand événement de l'amour est l'instant où la nudité se révèle. Les courtisanes devraient le savoir et nous ménager des surprises. Or il semble au contraire qu'elles mettent tous leurs efforts à nous désillusionner. Y a-t-il rien de plus pénible qu'une chevelure flottante où l'on voit les traces du fer chaud? rien de plus désagréable que des joues peintes dont le fard s'attache au baiser? rien de plus piteux qu'un œil crayonné dont le charbon s'efface de travers? À la rigueur, j'aurais compris que les femmes honnêtes usassent de ces moyens illusoires: toute femme aime à s'entourer d'un cercle d'hommes amoureux et celles-là du moins ne s'exposent pas à des familiarités qui démasqueraient leur naturel. Mais que des courtisanes, qui ont le lit pour but et pour ressource, ne craignent pas de s'y montrer moins belles que dans la rue, voilà qui est inconcevable.
—Tu n'y connais rien, Naucratès, dit Chrysis avec un sourire. Je sais qu'on ne retient pas un amant sur vingt; mais on ne séduit pas un homme sur cinq cents, et avant de plaire au lit, il faut plaire dans la rue. Personne ne nous verrait passer si nous ne mettions ni rouge ni noir. La petite paysanne dont parle Philodème n'a pas eu de peine à l'attirer puisqu'elle était seule dans son village; il y a quinze mille courtisanes ici, c'est une autre concurrence.
—Ne sais-tu pas que la beauté pure n'a besoin d'aucun ornement et se suffit à elle-même?
—Oui. Eh bien, fais concourir une beauté pure, comme tu dis, et Gnathène qui est laide et vieille. Mets la première en tunique trouée aux derniers gradins du théâtre et la seconde dans sa robe d'étoiles aux places retenues par ses esclaves, et note leurs prix à la sortie: on donnera huit oboles à la beauté pure et deux mines à Gnathène.
—Les hommes sont bêtes, conclut Séso.
—Non, mais simplement paresseux. Ils ne se donnent pas la peine de choisir leurs maîtresses. Les plus aimées sont les plus menteuses.