Insensiblement, comme si cette masse humaine eût été un seul être, elle fut prise d'un frisson qui s'accrut par degrés jusqu'à la terreur panique, et tous les yeux se fixèrent vers un même point de l'horizon.
C'était à l'extrémité lointaine de la grande avenue rectiligne qui de la porte de Canope traversait Alexandrie et menait du Temple à l'Agora. Là, au plus haut point de la côte douce, où la voie s'ouvrait sur le ciel, une seconde multitude effarée venait d'apparaître et courait en descendant vers la première.
«Les courtisanes! Les courtisanes sacrées!»
Personne ne bougea. On n'osait pas aller à leur rencontre, de peur d'apprendre un nouveau désastre. Elles arrivaient comme une inondation vivante, précédées du bruit sourd de leur course sur le sol. Elles levaient les bras, elles se bousculaient, elles semblaient fuir une armée. On les reconnaissait, à présent. On distinguait leurs robes, leurs ceintures, leurs cheveux. Des rayons de lumière frappaient les bijoux d'or. Elles étaient toutes proches. Elles ouvraient la bouche… le silence se fit.
«On a volé le collier de la Déesse, les Vraies Perles de l'Anadyomène!»
Une clameur désespérée accueillit la fatale parole. La foule se retira d'abord comme une vague, puis s'engouffra en avant, battant les murs, emplissant la voie, refoulant les femmes effrayées, dans la longue avenue du Drôme, vers la sainte immortelle perdue.
III
LA RÉPONSE
Et l'agora demeura vide, comme une plage après la marée.
Vide, non pas complètement: un homme et une femme restèrent, ceux-là seuls qui savaient le secret de la grande émotion publique, et qui, l'un par l'autre, l'avaient causée: Chrysis et Démétrios.
Le jeune homme était assis sur un bloc de marbre près du port. La jeune femme était debout à l'autre extrémité de la place. Ils ne pouvaient se reconnaître; mais ils se devinèrent mutuellement; Chrysis courut sous le soleil, ivre d'orgueil et enfin de désir.