—Par les deux déesses! C'est bien fait!»

Tout à coup, une cohue plus houleuse encore se poussa vers un point de l'Agora, suivie d'une rumeur croissante qui attira tous les passants.

«Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il?»

Et une voix aiguë dominant le tumulte cria par-dessus les têtes anxieuses:

«On a tué la femme du grand-prêtre!»

Une émotion violente s'empara de toute la foule. On n'y croyait pas. On ne voulait pas penser qu'au milieu des Aphrodisies un tel meurtre était venu jeter le courroux des dieux sur la ville. Mais de toutes parts la même phrase se répétait de bouche en bouche:

«On a tué la femme du grand-prêtre! la fête du temple est suspendue!»

Rapidement les nouvelles arrivaient. Le corps avait été trouvé, couché sur un banc de marbre rose, dans un lieu écarté, au sommet des jardins. Une longue aiguille d'or traversait le sein gauche; la blessure n'avait pas saigné; mais l'assassin avait coupé tous les cheveux de la jeune femme, et emporté le peigne antique de la reine Nitaoucrît.

Après les premiers cris d'angoisse, une stupeur profonde plana. La multitude grossissait d'instant en instant. La ville entière était là, mer de têtes nues et de chapeaux de femmes, troupeau immense qui débouchait à la fois de toutes les rues pleines d'ombre bleue dans la lumière éclatante de l'Agora d'Alexandrie. On n'avait pas vu pareille affluence depuis le jour où Ptolémée Aulète avait été chassé du trône par les partisans de Bérénice. Encore les révolutions politiques paraissaient-elles moins terribles que ce crime de lèse-religion, dont le salut de la cité pouvait dépendre. Les hommes s'écrasaient autour des témoins. On demandait de nouveaux détails. On émettait des conjectures. Des femmes apprenaient aux nouveaux arrivants le vol du célèbre miroir. Les plus avisés affirmaient que ces deux crimes simultanés s'étaient faits par la même main. Mais laquelle? Des filles, qui avaient déposé la veille leur offrande pour l'année suivante, craignirent que la déesse ne leur en tînt plus compte, et sanglotèrent assises, la tête dans leur robe.

Une superstition ancienne voulait que deux événements semblables fussent suivis d'un troisième plus grave. La foule attendait celui-là. Après le miroir et le peigne, qu'avait pris le mystérieux larron? Une atmosphère étouffante, enflammée par le vent du sud et pleine de sable en poussière, pesait sur la foule immobile.