—Oh! Je le devine! On t'a parlé de moi, ne dis pas non! On t'a dit du mal de moi! J'ai des ennemies terribles, Démétrios! Il ne faut pas les écouter. Je te jure par les dieux, elles mentent!
—Je ne les connais pas.
—Crois-moi! crois-moi, Bien-Aimé! Quel intérêt aurais-je à te tromper, puisque je n'attends rien de toi que toi-même? Tu es le premier à qui je parle ainsi…»
Démétrios la regarda dans les yeux.
«Il est trop tard, dit-il. Je t'ai eue.
—Tu délires… Quand cela? Où? Comment?
—Je dis vrai. Je t'ai eue malgré toi. Ce que j'attendais de tes complaisances, tu me l'as donné à ton insu. Le pays où tu voulais aller, tu m'y as mené en songe, cette nuit, et tu étais belle… ah! que tu étais belle, Chrysis! Je suis revenu de ce pays-là. Aucune volonté humaine ne me forcera plus à le revoir. On n'a jamais le bonheur deux fois avec le même événement. Je ne suis pas insensé au point de gâter un souvenir heureux. Je te dois celui-ci, diras-tu? mais comme je n'ai aimé que ton ombre, tu me dispenseras, chère tête, de remercier ta réalité.»
Chrysis se prit les tempes dans les mains.
«C'est abominable! C'est abominable! Et il ose le dire! Et il s'en contente!
—Tu précises bien vite. Je t'ai dit que j'avais rêvé; es-tu sûre que je fusse endormi? Je t'ai dit que j'avais été heureux: est-ce que le bonheur, pour toi, consiste exclusivement dans ce grossier frisson physique que tu provoques si bien, m'as-tu dit, mais que tu n'as pas le pouvoir de diversifier, puisqu'il est sensiblement le même auprès de toutes les femmes qui se donnent? Non, c'est toi-même que tu diminues en prenant cette allure inconvenante. Tu ne me parais pas bien connaître toutes les félicités qui naissent de tes pas. Ce qui fait que les maîtresses diffèrent, c'est qu'elles ont chacune des façons personnelles de préparer et de conclure un événement en somme aussi monotone qu'il est nécessaire, et dont la recherche ne vaudrait pas, si l'on n'avait que lui en perspective, toute la peine que nous prenons pour trouver une maîtresse parfaite. En cette préparation et en cette conclusion, parmi toutes les femmes, tu excelles. Du moins, j'ai eu plaisir à me le figurer, et peut-être m'accorderas-tu qu'après avoir rêvé l'Aphrodite du Temple, mon imagination n'a pas eu grand'peine à se représenter la femme que tu es? Encore une fois, je ne te dirai pas s'il s'agit d'un songe nocturne ou d'une erreur éveillée. Qu'il te suffise de savoir que, rêvée ou conçue, ton image m'est apparue dans un cadre extraordinaire. Illusion; mais, sur toutes choses, je t'empêcherai, Chrysis, de me désillusionner.