Sous les yeux d'une foule innombrable, porter le miroir antique où Sapphô s'était mirée, le peigne qui avait assemblé les cheveux royaux de Nitaoucrît, le collier des perles marines qui avaient roulé dans la conque de la déesse Anadyomène… Puis du soir au matin connaître éperdument tout ce que l'amour le plus emporté peut faire éprouver à une femme… et vers le milieu du jour, mourir sans effort… Quel incomparable destin!
Elle ferma les yeux…
Mais non; elle ne voulait pas se laisser tenter.
Elle monta en droite ligne, à travers Rhacotis, la rue qui menait au Grand Serapeion. Cette voie, percée par les Grecs, avait quelque chose de disparate dans ce quartier de ruelles angulaires. Les deux populations s'y mêlaient bizarrement, dans une promiscuité encore un peu haineuse. Entre les Égyptiens vêtus de chemises bleues, les tuniques écrues des Hellènes faisaient des passages de blancheurs. Chrysis montait d'un pas rapide, sans écouter les conversations où le peuple s'entretenait des crimes commis pour elle.
Devant les marches du monument, elle tourna à droite, prit une rue obscure, puis une autre dont les maisons se touchaient presque par les terrasses, traversa une petite place en étoile où, près d'une tache de soleil, deux fillettes très brunes jouaient dans une fontaine, et enfin elle s'arrêta.
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Le jardin d'Hermès Anubis était une petite nécropole depuis longtemps abandonnée, une sorte de terrain vague où les parents ne venaient plus porter les libations aux morts et que les passants évitaient d'approcher. Au milieu des tombes croulantes, Chrysis s'avança dans le plus grand silence, peureuse à chaque pierre qui craquait sous ses pas. Le vent, toujours chargé de sable fin, agitait ses cheveux sur les tempes, et gonflait son voile de soie écarlate vers les feuilles blanches des sycomores.
Elle découvrit la statue entre trois monuments funèbres qui la cachaient de tous côtés et l'enfermaient dans un triangle. L'endroit était bien choisi pour enfouir un secret mortel. Chrysis se glissa comme elle put dans le passage étroit et pierreux: en voyant la statue, elle pâlit légèrement.
Le dieu à tête de chacal était debout, la jambe droite en avant, la coiffure tombante et percée de deux trous d'où sortaient les bras. La tête se penchait du haut du corps rigide, suivant le mouvement des mains qui faisaient le geste de l'embaumeur. Le pied gauche était descellé.
D'un regard lent et craintif, Chrysis s'assura qu'elle était bien seule. Un petit bruit derrière elle la fit frissonner; mais ce n'était qu'un lézard vert qui fuyait dans une fissure de marbre.