Chrysis fit deux pas en arrière et leva la main droite près de la bouche.

«Regarde bien, ma Rhodis; regarde, Myrtocleia. Ce que vous verrez aujourd'hui, les yeux humains ne l'ont jamais vu, depuis le jour où la déesse est descendue sur l'Ida. Et jusqu'à la fin du monde on ne le reverra plus sur la terre.» Les deux amies, stupéfaites, se reculèrent, la croyant folle. Mais Chrysis, perdue dans son rêve, marcha jusqu'au monstrueux Phare, montagne de marbre flamboyant à huit étages hexagonaux. Elle poussa la porte de bronze, et profitant de l'inattention publique, elle la referma de l'intérieur en abaissant les barres sonores.

Quelques instants s'écoulèrent.

La foule grondait perpétuellement. La houle vivante ajoutait sa rumeur aux bouleversements réguliers des eaux.

Tout à coup, un cri s'éleva, répété par cent mille poitrines:

«Aphrodite!!

—Aphrodite!!!»

Un tonnerre de cris éclata. La joie, l'enthousiasme de tout un peuple chantait dans un indescriptible tumulte d'allégresse au pied des murailles du Phare.

La cohue qui couvrait la jetée afflua violemment dans l'île, envahit les rochers, monta dans les mâts de signaux, sur les tours fortifiées. L'île était pleine, plus que pleine, et la foule arrivait toujours plus compacte, dans une poussée de fleuve débordé, qui rejetait à la mer de longues rangées humaines, du haut de la falaise abrupte.

On ne voyait pas la fin de cette inondation d'hommes. Depuis le palais des Ptolémées jusqu'à la muraille du canal, les rives du Port Royal, du Grand-Port et de l'Eunoste regorgeaient d'une masse serrée qui se nourrissait indéfiniment par les embouchures des rues. Au-dessus de cet océan, agité de remous immenses, écumeux de bras et de visages, flottait comme une barque en péril la litière aux voiles jaunes de la reine Bérénice. Et d'instant en instant s'augmentant de bouches nouvelles, le bruit devenait formidable.