Il s'ennuyait. La reine était fastidieuse.

À peine pouvait-il comprendre, cette nuit-là, la joie et l'orgueil qui l'avaient envahi, quand, trois ans auparavant, la reine, séduite peut-être plus par le bruit de sa beauté que par le bruit de son génie, l'avait fait mander au palais et annoncer à la Porte du Soir par des sonneries de salpinx d'argent.

Cette entrée éclairait parfois sa mémoire d'un de ces souvenirs qui, par trop de douceur, s'aigrissent peu à peu dans l'âme, au point d'être intolérables… la reine l'avait reçu seul, dans ses appartements privés qui se composaient de trois pièces, moelleuses et sourdes à l'envi. Elle était couchée sur le côté gauche, et comme enfouie dans un fouillis de soies verdâtres qui baignaient de pourpre, par reflet, les boucles noires de sa chevelure. Son jeune corps était vêtu d'un costume effrontément ajouré qu'elle avait fait faire sous ses yeux par une courtisane de Phrygie, et qui laissait à découvert les vingt-deux endroits de la peau où les caresses sont irrésistibles, si bien que, pendant toute une nuit, et dût-on épuiser jusqu'aux derniers rêves l'imagination amoureuse, on n'avait pas besoin d'ôter ce costume-là.

Démétrios, agenouillé respectueusement, avait pris en main, pour le baiser, le petit pied nu de la reine Bérénice, comme un objet précieux et doux.

Puis elle s'était levée.

Simplement, comme une belle esclave qui sert de modèle, elle avait défait son corselet, ses bandelettes, ses caleçons fendus,—ôté même les anneaux de ses bras, même les bagues de ses orteils, et elle était apparue debout, les mains ouvertes devant les épaules, haussant la tête sous une capeline de corail qui tremblait le long des joues.

Elle était fille d'un Ptolémée et d'une princesse de Syrie qui descendait de tous les dieux, par Astarté que les Grecs appellent Aphrodite. Démétrios savait cela, et qu'elle était orgueilleuse de sa lignée olympienne. Aussi, ne se troubla-t-il pas quand la souveraine lui dit sans bouger: «je suis l'Astarté. Prends un marbre et ton ciseau, et montre-moi aux hommes d'Égypte. Je veux qu'on adore mon image.»

Démétrios la regarda, et devinant, à n'en pas douter, quelle sensualité simple et neuve animait ce corps de jeune fille, il dit: «Je l'adore le premier», et il l'entoura de ses bras. La reine ne se fâcha pas de cette brusquerie, mais demanda en reculant: «Te crois-tu l'Adônis pour toucher la déesse?» Il répondit: «Oui.» Elle le regarda, sourit un peu et conclut: «Tu as raison.»

Ceci fut cause qu'il devint insupportable et que ses meilleurs amis se détachèrent de lui; mais il affola tous les cœurs de femme.

Quand il passait dans une salle du palais, les esclaves s'arrêtaient, les femmes de la cour ne parlaient plus, les étrangères l'écoutaient aussi, car le son de sa voix était un ravissement. Se retirait-il chez la reine, on venait l'importuner jusque-là, sous des prétextes toujours nouveaux. Errait-il à travers les rues, les plis de sa tunique s'emplissaient de petits papyrus, où les passantes écrivaient leur nom avec des mots douloureux, mais qu'il froissait sans les lire, fatigué de tout cela. Lorsqu'au temple de l'Aphrodite, on eut mis son œuvre en place, l'enceinte fut envahie à toute heure de la nuit par la foule des adoratrices qui venaient lire son nom dans la pierre et offrir à leur dieu vivant toutes les colombes et toutes les roses.