Les petites musiciennes firent encore une quête; puis, doucement, elles jetèrent leurs flûtes légères sur leurs dos; la chanteuse les prit par le cou et toutes trois revinrent vers la ville.
À la nuit close, les autres femmes rentrèrent, par petits groupes, dans l'immense Alexandrie, et le troupeau des hommes les suivait; mais toutes se retournaient, en marchant, vers le même Démétrios. La dernière qui passa lui jeta mollement sa fleur jaune, et rit. Le silence envahit les quais.
III
DÉMÉTRIOS
À la place laissée par les musiciennes, Démétrios était resté seul, accoudé. Il écoutait la mer bruire, les vaisseaux craquer lentement, le vent passer sous les étoiles. Toute la ville était éclairée par un petit nuage éblouissant qui s'était arrêté sur la lune, et le ciel était adouci de clarté. Le jeune homme regarda près de lui: les tuniques des joueuses de flûte avaient laissé deux empreintes dans la poussière. Il se rappela leurs visages: c'étaient deux Éphésiennes. L'aînée lui avait paru jolie; mais la plus jeune était sans charme, et, comme la laideur lui était une souffrance, il évita d'y penser.
À ses pieds luisait un objet d'ivoire. Il le ramassa: c'était une tablette à écrire, d'où pendait un style d'argent. La cire en était presque toute usée, mais on avait dû repasser plusieurs fois les mots tracés, et la dernière fois on avait gravé dans l'ivoire.
Il n'y vit que trois mots écrits:
Myrtis aime Rhodocleia
et il ne savait pas à laquelle des deux femmes appartenait ceci, et si l'autre était la femme aimée, ou bien quelque jeune inconnue abandonnée à Éphèse. Alors, il songea un moment à rejoindre les musiciennes pour leur rendre ce qui était peut-être le souvenir d'une morte adorée; mais il n'aurait pu les retrouver sans peine, et, comme il cessait déjà de s'intéresser à elles, il se retourna paresseusement et jeta le petit objet dans la mer.
Cela tomba rapidement, en glissant comme un oiseau blanc, et il entendit le clapotis que fit l'eau lointaine et noire. Ce petit bruit lui fit sentir le vaste silence du port.
Adossé au parapet froid, il essaya de chasser toute pensée et se mit à regarder les choses. Il avait horreur de la vie. Il ne sortait de chez lui qu'à l'heure où la vie cessait, et rentrait quand le petit jour attirait vers la ville les pêcheurs et les maraîchers. Le plaisir de ne voir au monde que l'ombre de la ville et sa propre stature devenait telle volupté chez lui qu'il ne se souvenait plus d'avoir vu le soleil de midi depuis des mois.