«Oh! non, non, dit-elle d'une voix moqueuse. Il est beaucoup trop tard pour ces plaisanteries-là. Laisse-moi rentrer vite. Il y a presque trois heures que je suis levée, je meurs de fatigue.»

Se penchant, elle prit son pied dans sa main:

«Vois-tu comme mes petites lanières me font mal? On les a beaucoup trop serrées. Si je ne les décroise pas dans un instant, je vais avoir une marque sur le pied, et ce sera joli quand on m'embrassera! Laisse-moi vite. Ah! que de peines! Si j'avais su, je ne me serais pas arrêtée. Mon voile jaune est tout froissé à la taille, regarde!»

Démétrios se passa la main sur le front; puis, avec le ton dégagé d'un homme qui daigne faire son choix, il murmura:

«Montre-moi le chemin.

—Mais je ne veux pas! dit Chrysis d'un air stupéfait. Tu ne me demandes même pas si c'est mon plaisir. «Montre-moi le chemin!» Comme il dit cela! Me prends-tu pour une fille du porneïon, qui se met sur le dos pour trois oboles sans regarder qui la tient? Sais-tu même si je suis libre? Connais-tu le détail de mes rendez-vous? As-tu suivi mes promenades? As-tu marqué les portes qui s'ouvrent pour moi? As-tu compté les hommes qui se croient aimés de Chrysis? «Montre-moi le chemin!» Je ne te le montrerai pas, s'il te plaît. Reste ici ou va-t'en, mais ailleurs que chez moi!

—Tu ne sais pas qui je suis…

—Toi? Allons donc! Tu es Démétrios de Saïs; tu as fait la statue de ma déesse; tu es l'amant de ma reine et le maître de ma ville. Mais pour moi tu n'es qu'un bel esclave, parce que tu m'as vue et que tu m'aimes.»

Elle se rapprocha, et poursuivit d'une voix câline:

«Oui, tu m'aimes. Oh! Ne parle pas;—je sais ce que tu vas me dire: tu n'aimes personne, tu es aimé. Tu es le Bien-Aimé, le Chéri, l'Idole. Tu as refusé Glycéra, qui avait refusé Antiochos. Dêmônassa la Lesbienne, qui avait juré de mourir vierge, s'est couchée dans ton lit pendant ton sommeil, et t'aurait pris de force si tes deux esclaves lybiens ne l'avaient mise toute nue à la porte. Callistion la bien-nommée, désespérant de t'approcher, a fait acheter la maison qui est en face de la tienne, et le matin elle se montre dans l'ouverture de la fenêtre, aussi peu vêtue qu'Artémis au bain. Tu crois que je ne sais pas tout cela? Mais on se dit tout, entre courtisanes. La nuit de ton arrivée à Alexandrie on m'a parlé de toi; et depuis il ne s'est pas écoulé un seul jour où l'on ne m'ait prononcé ton nom. Je sais même des choses que tu as oubliées. Je sais même des choses que tu ne connais pas encore. La pauvre petite Phyllis s'est pendue avant-hier à la barre de ta porte, n'est-ce pas? Eh bien, c'est une mode qui se répand. Lydé a fait comme Phyllis: je l'ai vue ce soir en passant, elle était toute bleue, mais les larmes de ses joues n'étaient pas encore sèches. Tu ne sais pas qui c'est, Lydé? une enfant, une petite courtisane de quinze ans que sa mère avait vendue le mois dernier à un armateur de Samos qui passait une nuit à Alexandrie, avant de remonter le fleuve jusqu'à Thèbes. Elle venait chez moi. Je lui donnais des conseils; elle ne savait rien de rien, pas même jouer aux dés. Je l'invitais souvent dans mon lit, parce que, quand elle n'avait pas d'amant, elle ne trouvait pas où coucher. Et elle t'aimait! Si tu l'avais vue me prendre sur elle en m'appelant par ton nom!… Elle voulait t'écrire. Comprends-tu? Je lui ai dit que ce n'était pas la peine…»