Du bout de ses cheveux trempés dans l'eau, la jeune gardienne de la porte lui mouilla d'abord les paupières, puis les lèvres et les doigts, afin que son regard fût sanctifié, ainsi que le baiser de sa bouche et la caresse de ses mains.
Et il s'avança dans le bois d'Aphrodite.
À travers les branches devenues noires, il apercevait au couchant un soleil de pourpre sombre qui n'éblouissait plus les yeux. C'était le soir du même jour où la rencontre de Chrysis avait désorienté sa vie.
L'âme féminine est d'une simplicité à laquelle les hommes ne peuvent croire. Où il n'y a qu'une ligne droite ils cherchent obstinément la complexité d'une trame: ils trouvent le vide et s'y perdent. C'est ainsi que l'âme de Chrysis, claire comme celle d'un petit enfant, parut à Démétrios plus mystérieuse qu'un problème de métaphysique. En quittant cette femme sur la jetée, il rentra chez lui comme en rêve, incapable de répondre à toutes les questions qui l'assiégeaient. Que voulait-elle faire de ces trois cadeaux? Il était impossible qu'elle portât ni qu'elle vendît un miroir célèbre volé, le peigne d'une femme assassinée, le collier de perles de la déesse. En les conservant chez elle, elle s'exposerait chaque jour à une découverte fatale. Alors pourquoi les demander? pour les détruire? Il savait trop bien que les femmes ne jouissent pas des choses secrètes et que les événements heureux ne commencent à les réjouir que le jour où ils sont connus. Et puis, par quelle divination, par quelle profonde clairvoyance l'avait-elle jugé capable d'accomplir pour elle trois actions aussi extraordinaires?
Assurément, s'il l'avait voulu, Chrysis enlevée de chez elle, livrée à sa merci, fût devenue sa maîtresse, sa femme ou son esclave, au choix. Il avait même la liberté de la détruire, simplement. Les révolutions antérieures avaient fréquemment habitué les citoyens aux morts violentes, et nul ne se fût inquiété d'une courtisane disparue. Chrysis devait le savoir, et pourtant elle avait osé…
Plus il pensait à elle, plus il lui savait gré d'avoir si joliment varié le débat des propositions. Combien de femmes, et qui la valaient, s'étaient présentées maladroitement! Celle-là, que demandait-elle? ni amour, ni or, ni bijoux, mais trois crimes invraisemblables! Elle l'intéressait vivement. Il lui avait offert tous les trésors de l'Égypte: il sentait bien, à présent, que si elle les eût acceptés, elle n'aurait pas reçu deux oboles, et il se serait lassé d'elle avant même de l'avoir connue. Trois crimes étaient un salaire assurément inusité; mais elle était digne de le recevoir puisqu'elle était femme à l'exiger, et il se promit de continuer l'aventure.
Pour n'avoir pas le temps de revenir sur ses fermes résolutions, il alla le jour même chez Bacchis, trouva la maison vide, prit le miroir d'argent et s'en fut aux jardins.
Fallait-il entrer directement chez la seconde victime de Chrysis? Démétrios ne le pensa pas. La prêtresse Touni, qui possédait le fameux peigne d'ivoire, était si charmante et si faible qu'il craignit de se laisser toucher s'il se rendait auprès d'elle sans une précaution préalable. Il retourna sur ses pas et longea la Grande-Terrasse.
Les courtisanes étaient en montre dans leurs «chambres exposées», comme des fleurs à l'étalage. Leurs attitudes et leurs costumes n'avaient pas moins de diversité que leurs âges, leurs types et leurs races. Les plus belles, selon la tradition de Phryné, ne laissant à découvert que l'ovale de leur visage, se tenaient enveloppées des cheveux aux talons dans leur grand vêtement de laine fine. D'autres avaient adopté la mode des robes transparentes, sous lesquelles on distinguait mystérieusement leurs beautés comme à travers une eau limpide on discerne les mousses vertes en taches d'ombre sur le fond. Celles qui pour tout charme n'avaient que leur jeunesse restaient nues jusqu'à la ceinture et cambraient le torse en avant pour faire apprécier la fermeté de leurs seins. Mais les plus mûres, sachant combien les traits du visage féminin vieillissent plus vite que la peau du corps, se tenaient assises toutes nues, portant leurs mamelles dans leurs mains, et elles écartaient leurs cuisses alourdies, comme s'il leur fallait prouver qu'elles étaient encore des femmes.
Démétrios passait devant elles très lentement et ne se lassait pas d'admirer.