Je les considérais une à une, et il me parut que même les plus tranquilles montraient quelque vanité à se laisser examiner. J’en vis de jeunes qui se mettaient à l’aise, comme par hasard, au moment où j’approchais d’elles. À celles qui avaient des enfants je donnais quelques perras; à d’autres des bouquets d’œillets dont j’avais empli mes poches, et qu’elles suspendaient immédiatement sur leur poitrine à la chaînette de leur croix. Il y avait, n’en doutez pas, de bien pauvres anatomies dans ce troupeau hétéroclite, mais toutes étaient intéressantes, et je m’arrêtai plus d’une fois devant un admirable corps féminin, comme vraiment il n’y en a pas ailleurs qu’en Espagne, un torse chaud, plein de chair, velouté comme un fruit et très suffisamment vêtu par la peau brillante d’une couleur uniforme et foncée, où se détachent avec vigueur l’astrakan bouclé des sous-bras et les couronnes noires des seins.
J’en vis quinze qui étaient belles. C’est beaucoup, sur cinq mille femmes.
Presque assourdi, et un peu las, j’allais quitter la troisième salle, quand au milieu des cris et des éclats de paroles, j’entendis près de moi une petite voix futée qui me disait:
«Caballero, si vous me donnez une perra chica[5], je vous chanterai une petite chanson.»
Je reconnus Concha avec une stupéfaction parfaite. Elle avait—je la vois encore—une longue chemise un peu usée, mais qui tenait bien à ses épaules et ne la décolletait qu’à peine. Elle me regardait en redressant avec la main un piquet de fleurs de grenadier dans le premier maillon de sa natte noire.
«Comment es-tu venue ici?
—Dieu le sait. Je ne me souviens plus.
—Mais ton couvent d’Avila?
—Quand les filles y reviennent par la porte, elles en sortent par la fenêtre.
—Et c’est par là que tu es sortie?