—Je n'aurais rien à dire, fit-il, si tu ne t'étais pas mariée. Le mariage est une abdication volontaire de la liberté. On peut la révoquer, cette abdication; mais alors il faut se séparer...

—Oh! nous n'en voyons pas si long! Je me suis mariée avec les marmitons de mes parents. Ils tiennent la maison. Moi, je fais le ménage. C'est notre intérêt de rester ensemble, et, comme nous nous aimons bien, tout s'arrange. Quand la nuit est passée, quand le ménage est fini, je reste seule et je n'ai rien à faire. Mes maris sont à leur travail. Alors, comme tant d'autres, je pourrais aller de porte en porte causer avec les commères et dire du mal des voisins. Moi, je trouve que quand on a vingt ans, on peut s'occuper mieux que cela. Aussitôt que j'ai posé ma jupe, je me laisse emmener par l'un ou l'autre: au moins, ce n'est pas du temps perdu.

—Allons, dit Pausole, je vieillis. Je vois que je suis réactionnaire et que les mœurs marchent en avant. Je ne te condamnerai pas, ma fille. Au fond, tu appliques mieux mes lois que je n'ai su le faire en personne. Jusqu'ici, j'avais pour jurisprudence de frapper toutes les femmes adultères qui ne fuyaient pas de chez elles. Un dieu s'est montré jadis plus indulgent que je ne le fus. Il faut que la liberté ne puisse pas être abdiquée, même par consentement mutuel. Ton exemple me frappe, mon enfant, car tu te passes de mes principes et tu as, comme tu dis, ta petite vertu à toi, qui est peut-être bien la grande. Donne-moi la main, je te félicite.


Pausole continua ses visites, il entra dans les ateliers, dans les boutiques, dans les hangars; il questionna les vagabonds qui dormaient le long des murs, il serra beaucoup de mains noires et vit beaucoup de visages souriants. Personne ne se plaignait de la vie au point d'attaquer le gouvernement.

Rentré à la préfecture, il subit un second festin, écouta de nouveaux discours et serra de nouvelles mains avec une croissante fatigue.

Comme les invités se formaient par groupes dans les salons préfectoraux ornés des portraits de Pausole et de ses Reines favorites, le chef de la Sûreté surgit au moment où le Roi venait d'emmener dans un coin écarté Giguelillot par le coude gauche, afin de lui parler poésie.

S'inclinant avec une déférence qu'altérait la fierté de la tâche réussie, le chef prononça lentement ces paroles:

—J'ai l'honneur d'annoncer à Votre Majesté que son auguste fille, la Princesse Aline, est retrouvée saine et sauve.

—Déjà? s'écria Pausole.