—Très bien, dit Pausole.

—«Nous considérons comme abus de pouvoir paternel toute atteinte portée à la libre expression comme au libre exercice des volontés de l'enfant, si ces volontés n'engagent que lui seul. Nous offrons chez nous un asile à tous les enfants malheureux sans leur demander pourquoi ils souffraient dans leur famille, mais en constatant avec une légitime fierté qu'ils sont heureux dans notre sein. Nous entretenons chez eux le goût spontané de l'étude au lieu de leur faire haïr toute espèce de travail en les emprisonnant dans la salle de classe. Leur émulation n'est pas moindre et nous avons constaté bien des fois que, près d'un maître aimé, l'espoir des récompenses vaut la crainte des punitions. Les deux sexes élevés ensemble apprennent à se connaître l'un l'autre et sont ainsi moins exposés à se tromper cruellement plus tard. Lorsqu'il leur plaît d'aller au jeu, ils sont libres là comme ailleurs. Rien ne leur est défendu, hormis de se disputer. Ils se groupent comme ils le veulent, dans la cour comme au dortoir. Respectant les lois naturelles plutôt que les principes des hommes, nous n'enfermons pas les sens de nos élèves dans une contrainte artificielle où ils dévieraient fatalement, pour le plus grand dommage de leur santé fragile. Nous favorisons au contraire l'expansion des jeunesses précoces, convaincus qu'à retarder l'amour on ne fait que le rendre plus redoutable, et qu'à suppléer le plaisir par le rêve on accomplit de mauvaise besogne. Ce n'est pas là de l'éducation, au sens vraiment élevé du mot...»

Pausjole interrompit le discours:

—Et quand ces enfants vous demandent conseil?

—Sire, nous leur déconseillons les amitiés particulières, mais c'est pour leur présenter les amitiés multiples comme un meilleur emploi de leurs jeunes tendances. L'amour, l'amour exclusif d'une personne individuelle, l'amour enfin tel qu'on l'enseigne dans les classes de littérature des lycées français ou allemands, est en effet une tragédie qui aboutit le plus souvent à la folie furieuse d'Oreste, à la triste fin de Marguerite ou au suicide lamentable de Roméo et de Juliette. Les faits divers de tous les grands quotidiens sont remplis de pareilles catastrophes. Pénétrés du devoir qui nous incombe et de l'influence salutaire que nous pouvons exercer, nous enseignons à nos élèves les dangers d'un amour unique; certes, nous apportons ici le tact et la discrétion que de pareils sujets comportent, mais nous ne saurions oublier devant nos petits orphelins qu'il y va de leur santé morale et de leur avenir tout entier.

—Je vous approuve des deux mains, dit Pausole. Débauchez! monsieur, débauchez! On voit assez par ce qui se passe au dehors de nos frontières les effets parallèles des deux grands systèmes. D'une part, dans les classes supérieures, la claustration à la chambre et la continence obligatoire de la jeunesse, contre la nature et le bon sens, ont fait croître la race efflanquée, débile, phtisique et frappée d'anémie en qui s'étiole aujourd'hui l'aristocratie européenne. Au contraire, d'où viennent les ouvriers forts, les manieurs de marteaux, les porteuses de pain? De Charonne et de l'East End, de Whitechapel et de Ménilmontant, des longs faubourgs de Hambourg et des cloaques de Marseille, de tous les milieux enfin où l'enfance pousse en liberté, se mêle et s'unit selon ses instincts, sans retenue et sans contrôle...

Pausole, fatigué d'avoir tant parlé, se reposa en interrogeant:

—Aboutissez-vous? dit-il.

—Pas toujours, répondit le vieillard. Nous sommes cependant satisfaits, au moins par comparaison. Une Société d'un pays voisin (œuvre dont je parlerai d'ailleurs avec tout le respect que mérite a priori une institution charitable) s'est donné pour mission de ne libérer ses filles que vierges ou mariées. On ne sait pas bien pourquoi. Mais voici des chiffres: en treize ans, cette Société a recueilli près de deux mille cent cinquante enfants...

Giguelillot glapit: