Ce fut pendant la vingtième année de son règne, qu'un jour, après tant de jours paisibles, le Roi Pausole ressentit les difficultés de la vie et le poids d'une âme perplexe.

Il s'était levé, ce matin de juin, très longtemps après le soleil, et, doucement bercé par sa mule Macarie, il se laissait aller à sa chaire de justice.

De nombreux serviteurs accompagnaient sa promenade, l'un portant ses cigarettes et l'autre son parasol, la plupart ne faisant rien.

Aucun d'eux n'était en armes. Le Roi sortait toujours sans gardes, par ostentation du soin qu'il prenait d'être aimé plutôt que craint.—Crainte ne peut toujours durer, disait-il; ni endurer;—au lieu que l'amour populaire est un sentiment perpétuel qui vit de souvenirs, accueille les moindres gestes comme des bienfaits nouveaux et ne demande guère autre chose que d'être vivement estimé par celui qui en est l'objet.

La cour de justice que le Roi tenait chaque jour sous un cerisier de ses jardins avait su faire accepter de tous son arbitrage sans appel mais librement consenti. Aucun autre tribunal n'avait connaissance des affaires qui échappent au ressort des justices de paix. À force de simplifier le Livre des Coutumes laissé par ses ancêtres, Pausole était arrivé à édicter un code qui tenait en deux articles et qui avait au moins le privilège de parler aux oreilles du peuple. Le voici dans son entier:

Code de Tryphême

Il est superflu de rappeler au lecteur que le deuxième de ces articles n'est admis par les lois d'aucun pays civilisé. Précisément c'était celui auquel ce peuple tenait le plus. Je ne me dissimule pas qu'il choque le caractère de mes concitoyens.

Pausole se réservait le plaisir quotidien de sauver par ses arrêts quelques libertés individuelles. Ce n'était pas un travail fatigant; et d'ailleurs, l'excellent homme n'en eût point accepté d'autre, car sa liberté particulière présentait à n'en pas douter un intérêt de premier ordre et il respectait sa fantaisie qui lui conseillait d'être paresseux.

Ce jour-là, une douzaine de plaignants et une foule immobile attendaient, sur la pelouse ombreuse, quand le Roi parut sous les branches, au milieu d'un murmure de vénération, de sympathie et de curiosité. Il répondit aux voix en agitant devant son visage, comme un mouchoir d'accueil, une main molle et amicale. Puis il monta les trois marches de la chaire, qui le mirent tout de suite bien au-dessus du niveau des hommes.