—C'est bien pour cela que je t'interdis de poursuivre ton successeur. Passons à la seconde affaire.
—Majesté! fit une voix de basse, un gueux, un pasteur de chèvres, a violé mon unique enfant.
—Oh! oh! protesta le Roi. Ne nous pressons jamais d'attester la résistance. Je serais curieux de voir la victime.
On la lui présenta.
Elle portait le costume favori des jeunes filles tryphémoises: sur les cheveux, un mouchoir jaune soleil; aux pieds, des mules clair de lune; et le reste du corps tout nu.—Pausole considérait, en effet, que la vue d'une personne laide ou vieille ou infirme est une souffrance pour certains, et il avait interdit, non seulement aux académies défectueuses, mais encore aux visages grotesques, de paraître à découvert. Mais comme le spectacle d'une fille jeune ou d'un homme dans sa force ne peut éveiller que les idées les plus saines et les plus conformes à la vertu véritable, Pausole avait fait comprendre à son peuple qu'en dehors des quelques semaines où la Méditerranée elle-même connaît l'hiver, il fallait se hâter de révéler à tous un don aussi précieux, et aussi fugitif, que la beauté humaine.
—Ami, dit le Roi, penché vers l'oreille d'un serviteur, les cerises qui restent sont trop hautes pour que je puisse les cueillir sans peine. Et je ne changerai pas mon arbre. Je suis habitué à celui-ci. Demain, suspends aux branches basses une douzaine de cerises choisies.
Puis il se retourna vers la jeune fille, qui attendait sa parole avec plus d'espoir encore que de confusion:
—Eh bien? fit-il. Vous plaignez-vous aussi? Car je n'entendrai votre père que s'il réclame en votre nom.
—Oh! sire, parlez-lui vous-même afin que je ne sois point battue. Je suis trop émue cette semaine pour me taire deux jours de suite et je ne serai honteuse de rien devant vous qui êtes si juste. Hier soir j'étais allée dans la montagne chez ma sœur, avec un broc de lait pour son petit enfant. Elle m'avait beaucoup parlé des choses qui lui font la vie douce et qui me manquent tristement pendant mes longues nuits. Je revenais donc par les bois, les joues peut-être un peu rouges et le cœur bien éprouvé, quand j'ai rencontré sous les saules un chevrier de mon âge qui paraissait tout triste, lui aussi, d'être seul. Sire, il sortait du bain, il était si joli, si propre, si doux de toute sa personne... il a dû voir dans mes yeux que vraiment je le trouvais gentil. Les hommes s'imaginent toujours qu'ils nous attaquent; et pourtant ils ne s'approchent guère de celles qui oublient de les regarder: si l'on nous prend, même par violence, c'est après avoir lu en nous que cela ne nous serait pas désagréable... Oh! pour moi, je vous le jure, je ne l'ai pas fait exprès! Je ne voulais pas qu'il me touchât. Ou du moins... je croyais ne pas vouloir. Mais enfin, j'ai regardé ce jeune homme, à l'instant où je l'admirais le plus, et aussitôt il m'a saisi la main... Alors mon père vous a dit vrai, Sire, j'ai résisté de toutes mes forces. Pas un cri! car je n'aurais pour rien au monde appelé quelqu'un à mon secours dans la position où j'étais—et d'ailleurs, j'espérais bien me tirer de là toute seule.—J'ai lutté de mes quatre membres comme si je défendais ma vie, depuis le coucher du soleil jusqu'à la nuit noire. Puis, j'ai vu qu'il était trop tard pour rentrer à la maison, et je me suis découragée; mais jusqu'au lendemain matin j'ai perdu courage plusieurs fois ainsi et je suis déterminée à ne plus mettre aucune énergie dans ces rencontres inégales. On demandait tout à l'heure à Votre Majesté de protéger ma faiblesse contre de nouvelles violences: celles de mon père sont les seules que je redoute. Je n'ai besoin de personne pour calmer les autres.