—Voyez, Sire, dit Taxis, en montrant les porteurs de lances, voyez comme cette avant-garde est exacte et bien ordonnée. Les chevaux et les cavaliers sont tous de la même taille; les lances ont passé à la toise et les casques au gabarit. Je connais la vie de ces quarante hommes. Ce ne sont pas là des soudards ni des coureurs de cotillons. Chacun d'eux porte en sa besace la Bible d'Osterwald, édition expurgée. Je les ai stylés de telle manière que si je leur demandais tout à l'heure de me citer un verset qui les réconforte au milieu de leur tâche actuelle et qui s'applique aux circonstances, tous ensemble citeraient le même passage: Fais-moi vaincre mes adversaires, mais garde-moi de l'homme violent, comme il est dit au psaume XVIII.

Giglio se haussa sur la barre de ses étriers:

—Cette escorte carrée avec ses lances en l'air est bête comme une herse renversée sur une route. Elle n'est ni forte ni martiale. Ces gens ne savent pas se tenir en selle; ils sont droits, mais à la façon du valet de pied sur un siège ou de la dame de comptoir dans une salle de restaurant. Ils tiennent leurs lances comme des chandelles et leurs brides comme des serviettes. Il suffit de les voir de dos pour comprendre ce qu'ils sont et qu'au premier coup de carabine ils fileraient avec mon zèbre. Moins légèrement peut-être.

—Les pauvres gens! dit le Roi Pausole. Que leur casque doit être chaud et leur pique pesante à porter! Pourquoi n'ôtent-ils pas leur veste par le temps accablant qu'il fait aujourd'hui? Ont-ils au moins leur gourde à rhum et des pêches dans leur musette? Taxis, vous êtes impardonnable si vous n'y avez pas songé.

Taxis étendit sa main sèche:

—Je leur donne, déclara-t-il, le plaisir de la privation. C'est là une joie supérieure. Ils savent qu'il y a, dans les prés, des ruisseaux où l'on peut boire, et, sur les bords de la route, des cabarets gorgés de tonneaux, tandis qu'ils ont la gorge aride, la langue sèche et le ventre creux. Ils savourent la jouissance amère de la soif. Moi qui viens, hélas! de me désaltérer, j'envie leur bonheur dont je me prive par une mortification double.

À demi retourné sur sa selle, le Roi regarda son ministre. Il l'examina en détail depuis ses souliers plats et ternes jusqu'à son chapeau de feutre crasseux et brossé. Il observa la redingote étroite, le ruban de la boutonnière et l'usure des huit boutons. Il remarqua les ongles carrés, les narines plates, les cheveux longs et gras, les lèvres verticales.

Puis, arrêtant sa mule pour la faire pisser, et reprenant en arrière une attitude confortable, il prononça négligemment:

—Taxis, il fait bon pour vous que vous soyez indispensable, car vous êtes un vilain merle.