Il se coucha en effet, et fort rudement, sous une chaise longue. On jeta sur lui les petits souliers à boucle, les bas blancs, la chemise elle-même. Puis la jeune Mirabelle, éclairée par une bougie et nue comme une jeune fille seule, plongea des deux mains dans une malle à robes où il y avait d'ailleurs plus de vestons que de corsages.
Elle y prit une chemise à col plat, de celles qu'on laisse encore porter à certains fils de jolies femmes quand ils feraient beaucoup mieux de n'avoir pas seize ans. Elle se mit un caleçon rayé, un pantalon bleu sombre, une large cravate blanche à coques, un gilet blanc, un veston court et un canotier pour dames.
Ainsi vêtue, les mains dans les poches et le regard derrière l'épaule, elle se jeta devant la glace un coup d'œil qui devint un clin d'œil et vite une petite œillade. Mirabelle avait l'œil gai.
Elle murmura même une phrase à la fois métaphorique et familière dans la langue sibylline dénommée «argot», phrase où elle exprimait que son travesti la réconciliait un instant avec un sexe naïf et laid qui n'était pas tout à fait le sien.
Car dissimuler serait vain. Mirabelle ne se sentait pas d'inclination vers les messieurs. La force du mâle, le cou de taureau, les biceps comme des bouteilles et les pectoraux comme des tables... non, évidemment ce n'était pas pour elle que les dieux avaient créé leur chef-d'œuvre. Elle n'aimait ni la moustache, ni la barbe, ni le menton bleu. Oh! cela ne l'empêchait pas d'accepter un ami, et même un ami inconnu, quand on l'en priait poliment. Elle passait pour se livrer en dehors de tout spectacle aux exercices les plus recherchés, et, là comme en scène, sa conscience d'artiste l'obligeait à feindre une exaltation qui ne l'agitait pas à cet instant même. Ces petits ballets particuliers où elle mimait un rôle si tendre ne faisaient point qu'elle ne détestât de jour en jour davantage ceux qui lui en demandaient l'effort. Elle s'y résignait, la pauvre enfant, parce que les visites des spectateurs chez les danseuses sont précédées et suivies de formalités invariables auxquelles on s'accorde à trouver une grande force de persuasion. Mais sa conception de l'amour supposait des façons encore plus délicates, et sa conception de l'art se fondait sur la symétrie. Or, l'homme tel qu'elle l'avait connu jusque-là s'était montré le plus souvent sentimental comme un bilboquet (on ne saurait mieux dire que ne dit Gavarni) et d'autre part il est regrettable mais nécessaire de constater qu'une dame et son cavalier, à l'instant où ils se composent, forment un couple hétéroclite, ou, pour mieux dire, dépareillé.
Ces considérations soutenues par l'entrain d'un penchant naturel avaient amené la petite danseuse à blottir ses voluptés dans un cercle d'amies intimes. Prudente, elle avait commencé par ses jeunes camarades, d'abord de l'école primaire et puis du corps de ballet. On lui répondait toujours oui, de la voix, du geste ou du regard, selon les pudeurs particulières. Certaines acceptaient sans dessein de cultiver là une passion d'âme, mais aucune ne savait résister à l'attrait d'une expérience inoffensive et clandestine.
Six mois après ses débuts de travesti, sa réputation était grande, et aussi celle de son théâtre. Elle invitait. Même elle avait un «jour» où elle réunissait chez elle, dans une intimité très nue, dix ou douze de ses familières qui jugeaient inutile de se dissimuler leurs goûts partagés. Et cela devint assez scandaleux pour tenter les femmes honnêtes.
Celles-ci se déclarèrent elles-mêmes, par émissaire, par lettre ou par abordage. Elles offraient d'estimables, de solides cadeaux, et demandaient seulement deux promesses: la volupté, qu'elles appelaient le vice, et le mensonge, qu'elles appelaient le mystère.
Mirabelle, extrêmement flattée, se jeta dans les aventures. Bientôt lasse de ses anciennes et modestes partenaires qui eussent mérité pourtant un traitement moins cavalier, elle sauta de la scène dans la salle avec des ailes de papillon. D'innombrables révélations l'attendaient encore, et elle les voulait toutes. Elle les eut. Elle connut les joies de l'adultère, l'étroitesse du fiacre, l'odeur du meublé, l'heure trop courte, le faux nom et la poste restante. Il n'y eut pas jusqu'à l'émotion suprême du flagrant délit que le ciel ne lui fît apprendre, peut-être bien pour l'avertir. Un mari pénétra un jour dans un cabinet particulier où, bien qu'il n'y eût pas d'homme—et pas de lit—il se déclara supplanté. Mirabelle ne se tenait pas de joie; si grande est l'inconscience du crime.
Mais voilà déjà trop de généralités sur ce personnage ambigu. Nous n'irons point jusqu'aux détails; aussi bien ne seraient-ils point décents.