OÙ PAUSOLE ET SES COMPAGNONS CAUSENT À BÂTONS ROMPUS ET S'ARRÊTENT SUR UNE POINTE D'ÉPINGLE.

Βάλλει καὶ μάλοισι τὸν αἰπόλον ἁ Κλεαρίστα

Théocrite, V, 88.

—Il me plaît, dit Pausole, radieux, il me plaît délibérément d'être précédé par quarante tulipes sur la route de ma capitale! Cette escorte de gens armés allait contre tous mes vœux, et vous aviez été, Taxis, mal inspiré en abusant de mes distractions pour me l'imposer aujourd'hui. N'eût-on pas dit, en me découvrant derrière cet appareil guerrier, que je m'en allais livrer bataille à mon voisin M. Loubet? Je ne suis point un chef belliqueux, certes non. L'extermination n'est pas mon fait. Et je n'entends pas que dans mon royaume on verse d'autre sang que celui des vierges, ou celui des petits poulets.

—Pauvres petits poulets, dit Giglio. J'aimerais mieux mettre à mal cinquante jeunes filles, que d'égorger un poussin blanc. Et pourtant, les cris des jeunes filles sont beaucoup plus épouvantables.

—Oui, dit Pausole, mais on s'y habitue.

Comme la chaleur devenait très forte, il ouvrit son sceptre en deux et en tira son éventail, lequel était japonais.

Le peintre oriental y avait tracé d'un roseau exact et sobre, avec un réalisme qui n'oubliait rien, une jeune demoiselle nue, accroupie de face, les cheveux très coiffés et les seins très pointus, tenant à la main un écran dont elle voilait son épaule gauche.

—Le privilège des courtisanes, reprit le Roi, a quelque chose de choquant. Leur type moyen est devenu, dans l'art de presque tous les peuples, le type de la beauté féminine, et il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque toutes les autres femmes s'abstiennent de concourir. Depuis un siècle et davantage, on ne cite pas plus de quatre ou cinq Européennes de qualité qui aient enlevé leur chemise devant un sculpteur ou un peintre en lui permettant de révéler à d'autres les jolies choses qu'elles y cachent, on n'a jamais su pourquoi. Partout, excepté à Tryphême—et au Japon, disent les gazettes,—une femme nue, c'est une prostituée. Or je veux bien que les courtisanes aient parfois plus de génie et plus de talent que leurs peintres, qu'elles atteignent à des raffinements d'une délicatesse admirable, et qu'au moment suprême où l'on en ressent l'effet, on serait parfois aussi tenté de les applaudir que de les embrasser: toujours est-il que ce sont des ouvrières, puisque leur tâche est mécanique, et il n'y a pas de travail manuel qui ne soit bientôt funeste à l'harmonie du corps. Ce sont même des ouvrières servantes puisqu'elles se règlent sur nos caprices; et il n'y a pas d'obéissance qui ne soit désastreuse pour la beauté de l'esprit. Leur monopole esthétique en Europe est donc le fait d'une usurpation, et je me félicite d'avoir élevé le niveau mental de mes sujets en leur permettant de constater en paix la beauté des vierges, quand nos voisins fondent tout leur art sur la bedaine de quelques drôlesses.

—Vous êtes un artiste, sire, fit Giglio.