Un matin, le soleil avait déjà passé les cimes des hauteurs orientales, lorsque nous abordâmes à Khalkis au milieu d'une foule immense. Je m'y perdis avec plaisir.
En interrogeant quelqu'un, j'appris qu'il y avait hors des portes un extraordinaire marché. Philippe, à la chute d'Olynthe, après avoir rasé la ville, avait emmené en esclavage la population tout entière: environ quatre-vingt mille têtes. La vente avait lieu depuis deux jours. On comptait qu'elle durerait trois mois.
Aussi la ville regorgeait-elle d'étrangers, d'acheteurs et de curieux. Mon interlocuteur, qui était marchand de vins, ne se plaignait pas de cette cohue; mais il me confia que son voisin, lequel vendait à l'ordinaire des esclaves cotés fort cher, s'était ruiné du jour au lendemain, tant la baisse avait été prompte. J'entends encore le tavernier me dire avec de grands gestes:
—Enfin, un Thrace de vingt ans, on sait ce que cela vaut, par les dieux! Quand on en achetait douze pour cultiver une plaine, on comptait bien douze sacs d'or frappés à la chouette! Eh bien! va, va marquer les prix; le cours est tombé à cinquante drachmes. Juge par là des autres! Jamais cela ne s'est vu! Il y a trois mille vierges au marché: on les écoule à vingt-cinq drachmes; ne crois pas que je parle au hasard: vingt-deux, vingt-cinq, vingt-huit drachmes lorsqu'elles ont la peau très blanche. Ah! Philippe est un grand roi!
Cet homme me dégoûtait. Je me séparai de lui, et je suivis la multitude jusqu'au delà des portes ouvertes, dans la vaste prairie en pente où les Olynthiens étaient parqués.
A grand'peine je me frayais un chemin entre les groupes en mouvement, et je ne savais plus dans quel sens diriger une marche si contrariée, lorsque je vis passer devant moi un cortège extravagant et majestueux devant lequel la foule s'écartait.
Six esclaves sarmates s'avançaient deux par deux, chacun portant une charge d'or et des coutelas à la ceinture. Derrière eux, un négrillon tenait horizontalement comme une patère à libations, une longue crosse de cèdre rose serrée par un lacet d'or: la canne auguste du Maître. Enfin, gigantesque et pesant, couronné de fleurs, la barbe imprégnée de parfums, soutenu par les deux épaules aux cous de deux jolies filles, enveloppé dans une robe de pourpre dont la surface était énorme et repoussant les herbes avec ses larges pieds, je vis Parrhasios lui-même, semblable au Bakkhos indien, et ses yeux s'abaissèrent sur moi.
—Si tu n'es pas Bryaxis, me dit-il en fronçant le sourcil, comment te permets-tu de prendre son visage?
—Et toi, si tu n'es pas le fils de Sémélé, qui t'a donné ces vastes boucles, cette stature dionysiaque et cette robe de pourpre tissée par les Grâces de Naxos?