Ses yeux se fixèrent sur une pierre du sol. Hochant la tête il reprit, d'une voix affreusement altérée:
—J'ai mal vécu, Monsieur; voici comment.
«Je suis né de parents protestants, dans la montagne de la Wartburg, là même où Luther, voici plus de trois siècles, édifia sa mauvaise doctrine. Ma jeunesse fut pieuse, ma vie austère et noble. Pourtant dès ma quatorzième année je ne pouvais regarder une femme sans être assailli de désirs terribles. Je les matai. C'étaient des luttes atroces qui me laissaient, au matin, le front trempé de sueur et les mâchoires tremblantes. Je croyais rester pur en vivant sans amour, insensé que j'étais, aveugle sur moi-même! Pour rester pur je me serais tué de ma main avant d'accomplir le péché. Jamais ceux qui n'ont pas connu ces combats nocturnes entre un devoir religieux et la volonté forcenée du corps, jamais ceux-là n'ont connu la douleur!—Et je luttais ainsi pour une ombre, et je sais maintenant que je luttais contre Dieu!—Plus tard je me suis marié, Monsieur, mais marié envers le monde. Cette femme et moi nous nous étions juré de ne laisser s'unir que nos âmes, afin de les conserver, pensions-nous, supérieures. C'est de la sorte que peu à peu je me suis damné par ma faute en mentant chaque jour à la loi de la vie; et désormais il n'est plus temps pour moi de suivre le droit chemin de ma jeunesse perdue. Je suis vierge. Ah! malheur aux vierges! car l'amour qu'ils ont repoussé pendant leur existence brève les suppliciera justement dans l'infini des peines futures!
Il me saisit le bras:
—Écoutez!... le soleil descend... Voici l'heure... Tous les soirs je viens ici et doucement la Déesse chante... Elle m'appelle de loin... elle m'attire... Je viens comme au jour de ma mort, comme au jour de ma chute dans la Venushœhle... Ah! ne dites pas un mot. Elle va nous parler.
Je ne sais si le calme de ces dernières paroles, ou l'expression de cet homme, ou le serrement de sa main me persuadèrent qu'il disait vrai,—mais un frisson brusque m'enveloppa et je prêtai l'oreille.
C'était une sensation que je ne connaissais point. J'attendais, non pas au hasard, mais avec une absolue exactitude de prévision, l'événement prédit par le fou.
Je ne puis mieux comparer l'état d'esprit où je me trouvais qu'à celui d'un passant, qui, ayant vu l'éclair et connaissant la distance de l'orage, attend le tonnerre céleste à une seconde déterminée.