Le temps qui me séparait du prodige diminua d'abord d'un quart, puis de moitié, puis des trois quarts et à l'instant précis où j'en voyais la fin, une bouffée de parfums traîna jusqu'à nous l'écho languissant d'une... Voix...

Octobre 1896.


[LA PERSIENNE]

Voici mon secret, me dit-elle enfin. Puisque ceci vous inquiète, cher ami, je vous dirai ce soir pourquoi je n'ai jamais voulu me marier.

Votre question est plus affectueuse que le silence des autres, où je lis quelquefois tant de réticences blessantes. On n'ignore pas, en effet, la fortune de toute ma famille, et lorsqu'une jeune fille riche ne se marie point, c'est toujours la faute de son orgueil, ou de son ambition, ou de sa laideur, ou de ses mœurs: suppositions entre lesquelles le monde a le choix libre pour juger ma vie, s'il ne les adopte à la fois, charitablement, toutes les quatre.

Croyez-le, je n'ai pas refusé mes prétendants pour eux-mêmes. C'est le mari, c'est l'homme, l'amant légal ou non, c'est lui dont je me suis écartée avec une espèce de terreur qui commence à peine à s'éteindre maintenant que la quarantaine me couvre d'une sauvegarde... Ne devinez pas encore: mon histoire n'est pas celle d'un amour malheureux; non, non, je n'ai jamais aimé; j'ai été vieille trop tôt, un soir, à dix-sept ans...

Écoutez-moi. Ce ne sera pas long.

Au fait... peut-être ne comprendrez-vous guère pourquoi un événement si banal, si connu, a dépouillé ma vie de toutes ses joies futures. Il s'agit d'un fait-divers: vous en lisez de semblables à la troisième page de tous les journaux, et je ne suis même pas l'un des personnages du récit que je vais vous conter. Si mon existence solitaire en a frissonné si longtemps, cela tient à ce que j'ai vu cette chose, vu de mes yeux, à un pas de ma personne. Vous qui l'entendrez comme une anecdote, vous ne sentirez rien de ce que j'ai senti.