I
Quand la grande porte se fut refermée avec le claquement de sa forte serrure, la petite Cile ne sut pas d'abord si elle devait rire ou pleurer, tant elle ignorait profondément les émotions de la solitude.
Depuis douze ans, c'est-à-dire depuis le jour de sa naissance, on ne l'avait jamais laissée plus de cinq minutes seule avec elle-même. Le soir elle s'endormait dans la chambre de sa mère, qui ne voulait pas la quitter la nuit; le matin, elle travaillait sous le regard de sa jeune gouvernante; l'après-midi, elle devenait le centre charmant et l'objet aimé de toute la famille. Dix personnes autour d'elle ne l'étonnaient point; mais elle ne connaissait pas plus la solitude que Siegfried ne connut la peur.
Et, cependant, elle était seule, tout à fait seule, pour deux longues heures encore, elle n'en pouvait pas douter.
Son père avait quitté Paris pour la chasse. Sa mère venait de sortir en voiture, emmenant le cocher avec le valet de pied. La femme de chambre et son mari le valet de chambre étaient en province, où les avait appelés l'enterrement d'un parent. Le chef et la fille de cuisine sortaient chacun de leur côté, comme ils en avaient le droit tous les dimanches, Mlle Cile était donc restée sous la garde unique et peut-être un peu jeune, de sa gouvernante madrilène, qui lui apprenait l'espagnol.
Malheureusement, Señorita (comme l'appelait sa petite élève) semblait avoir ses raisons d'aller se promener, elle aussi. Elle était, ce jour-là, inconcevablement distraite, et nerveuse, et prête à pleurer. Cile l'aimait bien, et s'enquit de sa peine. Alors, brusquement, Señorita lui dit qu'elle allait sortir, qu'elle ne pouvait pas l'emmener, que dans deux heures, sans faute, elle serait de retour; mais que pour rien au monde il ne fallait le dire à Madame, et que Cile lui prouverait sa tendre affection en restant plus sage encore, toute seule, qu'elle ne l'aurait été devant sa maîtresse.
Cile promit, sans savoir ce qu'elle promettait puisque la solitude et elle ne s'étaient jamais rencontrées. Señorita piqua une grande épingle dans son chapeau noir, embrassa vivement la petite fille immobile, et les deux portes s'étaient refermées avant que Cile eût rien compris à ce qui venait de lui arriver.
Mélancolique, elle s'assit doucement sur la chaise qui se trouvait derrière elle, et poussa un gros soupir.