Tout le monde l'avait abandonnée.
Ainsi, des cent personnes qui l'aimaient tant et le lui répétaient sans cesse, parents, grands-parents, domestiques, gouvernante, oncles, tantes, cousines, amies, pas une âme n'était restée là pour avoir l'honneur de lui faire sa cour. Tout le monde aimait donc «ailleurs», et comment expliquer cela? Cile n'avait jamais prévu la détresse d'une situation pareille.
Elle se leva sur la pointe du pied, alla de chambre en chambre, et de salon en salon. Le vaste hôtel où elle était née l'intimidait pour la première fois. Après avoir beaucoup réfléchi, Cile observa que la maison déserte avait reçu en plein jour le silence de la nuit, et rien n'est plus mystérieux que certains bouleversements des heures par les ténèbres du son comme par celles de la lumière. Sans doute, le soleil était vif au dehors, mais dans le calme soudain des choses autour d'elle, Cile tremblait comme sous une éclipse.
Elle se mit lentement, sagement, au piano, ouvrit le premier tome de Schumann à la corne qui marquait son morceau le plus facile: «Retour du théâtre», et elle voulut jouer. Mais l'éclat du premier accord la fit sauter de son tabouret par terre, tant il se répercuta violemment sur les quatre murs, et elle jugea prudent de ne pas continuer.
Toujours à petits pas, elle courut vers la fenêtre: la grande cour pavée, les doubles communs, les hautes portes closes de la remise et de l'écurie composaient comme d'habitude le décor trop connu et toujours désert de ses contemplations pensives. Même la niche du chien prenait un aspect de maison vide, depuis le départ pour la chasse. Cile souffla sur la vitre lisse, et doucement écrivit dans la buée blanchâtre:—Je m'ennuie.
Mais, soudain, une idée, une éclatante idée, illumina sa petite cervelle.
L'hôtel n'avait que trois étages, et tout le troisième était occupé par une vaste bibliothèque, interdite à la jeune Cile. En vérité, elle n'imaginait rien de tout à fait inaccessible que deux régions supérieures: d'abord cette bibliothèque, et, ensuite, le firmament. Qui l'empêchait d'explorer, pendant son heure d'indépendance, la première et la plus tentante des zones qu'elle ne connaissait point? Qui l'empêchait? Sa conscience? Non. Cile avait beaucoup de conscience, mais seulement à l'égard des fautes ou des péchés dont elle comprenait la noirceur. Au troisième étage comme au premier elle était bien résolue à ne rien faire de condamnable. Elle y serait sage, ne casserait rien, marcherait sur la pointe du pied, ne laisserait aucune trace de sa visite secrète...
Un peu tremblante, elle monta.