Une vague passa par-dessus le vaisseau et s'abattit sur lui de toute sa masse. Une autre en fit le tour. Une autre et cent autres. Toute la nuit, nous entendîmes l'effondrement des flots pesants sur le pont et ses planches plaintives. Quelquefois nous sautions sur le faîte d'une lame comme un œuf vide dans le panache d'un jet d'eau, et alors l'hélice émergée tourbillonnait en l'air avec un bruit strident qui sifflait la sirène au milieu de l'orage. Par moments, entre deux minutes assourdissantes, nous traversions de si profonds silences que nous pensions avoir déjà coulé. Heures incomparables de grandeur et de beauté tragique.

Le lendemain matin, quand je montai sur le pont, à la fin de la tempête, un grand Marocain brun, drapé d'un burnous blanc dont les plis s'enfuyaient au fil de la rafale, s'approcha du capitaine.

—Quand c'est n's arrivons Melilla? dit-il.

—A Melilla? fit le commandant. Pas de sitôt, mon ami. Dans une quinzaine. Au prochain voyage.

—Qu'est-ce tu dis, dans une quinzaine? Je vais Melilla, jord'hui.

—Oui. Eh bien! tu iras de Nemours. Nous avons filé devant Melilla sans relâche. J'aurais coulé mon bâtiment si j'avais abordé cette nuit, par le temps que nous avons eu.

L'Arabe, de fureur, claqua des dents. Il grogna un Yekreb beïtak où toute sa colère était grondante; puis il s'éloigna sur le pont en se tenant aux bastingages et en promenant son regard noir sur la côte de sa patrie qui fermait l'horizon à l'est.


La salle à manger dont je poussai la porte restait vide, ou à peu près. Deux autres passagers, sur cinquante, avaient pu quitter leur cabine. C'était d'abord une vaillante voyageuse, la vieille marquise de S..., mère d'un député français que M. Jaurès combattait déjà. C'était ensuite M. Walter H... Celui-ci m'adressa la parole, avec la bonne humeur joyeuse qui succède aux mauvaises nuits de mer et qui ressemble au sourire de la convalescence.