—Je viens de passer cinq ans au Maroc, me dit-il, et je vais en Perse, par Marseille, Constantinople et Batoum. Dites-moi, aimez-vous les Arabes?
Sur ce mot, nous fûmes en sympathie.
Walter H... avait alors vingt-neuf ans. Son visage était bruni par le soleil d'Afrique et rasé comme à Oxford, mais assez français de ligne et d'expression. Il avait couru toutes les routes du Maroc et même un peu du Sahara. Il parlait la langue arabe avec une telle perfection que je le vis un jour, dans les faubourgs d'Oran, cerné par un groupe d'indigènes qui le prenaient pour un musulman costumé en roumi.
—Ah! disait-il, vous ne connaîtrez les vrais Arabes que le jour où vous irez là-bas, entre Fez et Marrakech, sous le Djebel Aïachin. Partout ailleurs, sujet des Turcs, sujet des Français, des Anglais, l'Arabe a déjà perdu la noblesse de son caractère avec son indépendance. Tripolitains négociants, Tunisiens adoucis et revêtus de soies bleuâtres, Algérois fonctionnaires ou rentiers pacifiques, les premiers de la race sont courbés sous la servitude de l'Europe; et autour de ceux-là grouille la foule pauvre et craintive, qui se soulèverait sans doute à la bonne occasion, mais qui, jusque-là, tend la main.
—Tandis qu'au Maroc...
—Oh! là-bas! Là-bas, il y a une race antique qui, depuis l'origine du monde, n'a jamais été esclave. Je crois que cela est unique chez les peuples de la terre. Là-bas survivent encore huit millions d'hommes libres, fils des grands conquérants qui, d'une seule chevauchée, galopèrent un jour de la mer des Indes au bassin de la Loire, et campèrent à peu près sur leurs positions. Ce sont les vieux Sarrasins! Allez les voir: ils sont superbes!
Cependant, le navire s'était arrêté sur ses ancres, dans une rade aux lignes harmonieuses: le village de Nemours s'allongeait devant la Méditerranée, Nemours, le seul point de la terre marocaine où flotte le drapeau français, le seul vallon que le maréchal Bugeaud sut obtenir du sultan, après la victoire de l'Isly.
Nous descendîmes dans un canot qui devait nous conduire à terre. Le Marocain mécontent que j'avais entrevu sur le pont nous suivit et prit place sur le banc du milieu.
Je le considérai: il avait laissé tomber le capuchon blanc de son burnous, et sa fine tête se dressait, portée par un cou admirable. Les traits de son visage étaient composés de tous ceux que nous estimons nécessaires à la noblesse d'une expression. Une majesté consciente flottait dans son sourcil et jetait son ombre à l'œil noir. Ses lèvres minces et ses narines attestaient sa race absolument pure.