El Hadj Omar avait eu un frère, Mahmoud ben Abd-el-Nebi, caïd, avant lui, de Sidi-Mallouk.
Mahmoud était déjà mari de trois femmes et, depuis longtemps, il ne songeait plus à de nouvelles épousailles lorsqu'il rencontra une jeune fille errante, et devint fou d'amour pour elle, tout à coup.
Elle se nommait Djouhera. Djouhera est un mot qui veut dire «la perle». Elle venait des plaines de la Tunisie et portait le costume de son village: une simple tunique rouge ouverte sur le flanc droit et laissant voir le sein dans le bâillement de l'étoffe. C'était une fille de berger, si toutefois sa mère disait vrai, car on ne savait rien de clair sur elles deux, sinon qu'elles avaient l'air de deux bohémiennes mécréantes. Mais rien, sur terre ni dans les rêves, n'était plus beau que Djouhera.
Aussi, Mahmoud ne fut-il pas insensé, mais plutôt malheureux et maudit, le jour où il trouva cette fille sur sa route, car elle se promenait à visage découvert et chacun pouvait voir sa bouche, et n'était-ce pas assez pour le malheur d'un homme? Il était tout naturel que Mahmoud l'emmenât d'abord pour la saisir et l'épousât ensuite pour s'en faire aimer, si Dieu le voulait bien. Mais Dieu ne le voulut pas.
Djouhera ne donna rien à Mahmoud, que son petit corps indifférent. En échange, elle obtint tout, même le divorce des premières femmes et l'assentiment du cadi. Elle devint maîtresse absolue de son mari et de la maison. Et, lorsqu'elle n'eut plus rien à vaincre, elle porta plus loin ses désirs, voulut aussi les autres hommes.
Quels furent alors ses amants? et qui pourrait les compter? Jamais la femme d'un caïd ne s'était ainsi débauchée. Elle montait le soir sur les terrasses, le visage dévoilé, la robe entr'ouverte, et si un homme l'apercevait, elle lui souriait, au lieu de s'enfuir. Les jeunes gens de la tribu connurent l'un après l'autre qu'elle acceptait toujours celui qui était là. Elle attirait le premier venu près d'une porte basse au fond de son jardin, sous les branches tombantes d'un amandier rose, et jamais on ne put la surprendre, car elle goûtait le plaisir de sa chair avec une telle promptitude que ses rendez-vous les plus tendres duraient l'espace d'une étreinte.
Or, un soir, au milieu d'un de ces frissons furtifs, Djouhera devint amoureuse.
Cela lui prit comme une puberté, tout à coup, à sa grande surprise. Un certain Abdallah, aussi pauvre qu'elle-même l'avait été jadis, un garçon qui dormait, l'été, sur la terre, et l'hiver, dans la mosquée, fut celui qui la transporta depuis la volupté jusqu'à la passion. Elle s'enfuit à cheval, avec lui.
Pendant des jours et des jours, Mahmoud chercha leur trace sans pouvoir la trouver, car la jeune femme était partie en habits d'homme et galopait comme un chasseur de lions. Si désespéré qu'il fût, Mahmoud était bien décidé à lui pardonner plutôt que de la perdre et quelque honte qu'on lui en fît, car son amour avait dispersé dans le néant tout ce qu'il y avait en lui d'orgueil.
Mais il ne savait pas qu'il dût voir ce qu'il vit.