Terminé le...

Le catalogue avait dit vrai. Mlle Gobseck parlait de Fichte; sinon pour l'avoir connu (puisque le grand Johann-Gottlieb était mort depuis 1814) au moins pour avoir eu l'honneur d'entendre parler son fils Hermann, pendant un séjour en Prusse.

De même l'annonce avait dûment traité de philosophe cette Néerlandaise.

La philosophie et Mlle Gobseck étaient inséparables; mais au cours de cette sympathie entre une abstraction et une réalité, la première ne donnait guère, encore que la seconde crût recevoir beaucoup. Le zèle de Mlle Gobseck à évoluer de la raison pure jusqu'à la raison pratique n'avait d'égale que la résistance sourde opposée à ses efforts par sa lente cérébralité. Les thèses et les antithèses qui s'affrontaient dans son esprit ne se rencontraient nulle part ailleurs dans le champ de l'intelligence humaine, et elle en tirait des synthèses qui étaient d'abord remarquables par la surprise qu'elles ne lui causaient pas.

Mais rien ne la décourageait. Mlle Gobseck éprouvait à l'égard de la philosophie cette Liebe ohne Wiederliebe, cette passion non partagée, que l'on s'accorde à regarder comme incomparable, en sentiment comme en expression. Elle aimait à régler sa vie en tous temps d'après ses principes, je veux dire d'après les principes des maîtres. Elle se gardait de croire aux critériums trompeurs de ses sens, aux conseils néfastes de ses goûts, aux fallacieux bavardages de ses opinions personnelles, et rien ne lui semblait véritable, légitime ou digne de foi, qui ne reposât d'abord sur un enseignement. Sa paix intérieure était à ce prix.

Les années 1836 et 1837 n'amenèrent aucun événement notable dans son existence. La petite ville, où elle passait des jours sans tristesses ni joies et parfaitement exempts de surprises, donnait un horizon tranquille à ses méditations régulières. En 1838, elle fit un voyage en Prusse, voyage d'études et de perfectionnement, au cours duquel toute aventure lui fut, semble-t-il, épargnée.


Ce préambule exposé pour l'instruction du lecteur, je me bornerai à transcrire les dernières pages du journal que j'ai sous les yeux sans insister autrement sur ce qu'elles présentent d'extraordinaire.