— Tiens ! — continua Hugh, — regarde ce soleil qui se couche. Nous ne savons pas au juste ce qu’il est, de quelle matière en ignition procèdent sa chaleur et sa lumière. Mais, du moins, nous ne sommes point assez fous pour refuser crédit à nos yeux qui nous attestent sa présence et qui ne nous livrent la connaissance des corps qu’à la faveur de sa clarté.

Eh bien ! pour les choses de la science qui font l’objet de la vision intellectuelle, le premier emploi que nous faisons de notre raison est précisément de contester l’existence d’un foyer de lumière analogue, et même infiniment plus certain, puisque, s’il n’existait pas, nous ne nous connaîtrions pas nous-mêmes, et que notre conscience n’est que la première prise de possession de notre réalité par notre pouvoir de connaître.

— C’est vrai, confessa le jeune homme, devenu sérieux à son tour.

— Tu te demandes peut-être à quoi tend cette digression bizarre ? Je vais te le dire en abrégeant :

Oui, l’on ne nous a jamais enseigné « l’art de conduire notre pensée », ainsi que l’a si bien dit le grand Descartes. On nous a faits les esclaves de la règle générale, alors que toute la suite de la vie et la pratique de notre art te montreront qu’il n’existe point de « règle générale », mais simplement des catégories de faits dans lesquelles s’emboîtent les diverses manifestations du mal. Autant de cas dans la maladie, autant d’observations et d’études spéciales obligeant le médecin à conformer le traitement au diagnostic différentiel qu’il porte. Remarque-le bien : il n’y a qu’une impossibilité pour l’esprit humain à vaincre la mort, c’est son impuissance à fixer les cas individuels qui se présentent. Et c’est pour cela qu’obligé d’inférer sans cesse du particulier au général, il se trompe presque toujours ; c’est pour cela également, qu’absorbé, distrait plutôt par la multiplicité des exemples nés sous ses yeux, il finit par perdre de vue la réalité absolue, la seule vérité palpable, en quelque sorte, à savoir que la substance qui motive par sa personnalité la différenciation de ces innombrables cas, ce n’est point ce corps misérable sur lequel nous tenons obstinément fixés nos yeux de myopes volontaires, c’est…

— L’âme, — prononça Joël avec une gravité sereine qui fit tressaillir l’oncle.

— Oui, l’âme, Joël, l’âme qui fait de chacun de nous ce qu’il est en ce monde et ce qu’il doit continuer d’être dans un autre monde que nous ne voyons pas, mais dont l’existence est pour nous aussi certaine que celle d’un autre hémisphère auquel le soleil porte la lumière en ce moment même où il la retire du nôtre.

Alors seulement Joël comprit la pensée du vieillard emporté par l’inspiration :

— C’est là ce que nous sommes, mon fils, c’est là ce qu’était cette créature sainte qui vient de sortir de notre terre misérable. Et depuis que cette vérité suprême est entrée dans mon esprit, je ne puis me défendre de trouver notre science bien courte, nos efforts bien puérils, puisque, en aucun cas, nous ne travaillons à faire plus belle la part de cette âme notre unique personnalité.

La nuit était venue. Une bordure rouge, sanglante, limitait la séparation de la mer et du ciel.