— Maïna ne possède rien, absolument rien, mon pauvre enfant. Pour rien au monde je ne t’eusse fait une pareille confidence, mais les circonstances l’exigent. Mme du Closquet, dont nous parlions tout à l’heure, a été souvent pour nous plus qu’une amie, et, pour Maïna, elle a été une mère. Si ta… cousine, — il hésita en prononçant ce mot, — a pu achever ses études et recevoir une magnifique éducation, c’est à Mme du Closquet qu’elle le doit. Quant à moi, je suis le plus pauvre des hommes. Ma clientèle est rarement riche, et je n’ai jamais su me faire payer, mon bon Joël.

Il fit une nouvelle pause, et, se reprenant :

— Voyons ! ce sont là sujets trop graves pour qu’il soit permis de les traiter de la sorte, au pied levé. Je serais coupable de te décourager presque autant que si je te célais les périls d’un entraînement irréfléchi. Rentrons donc. J’ai, d’ailleurs, à te faire, et à Maïna également, une confidence que j’eusse peut-être dû vous faire plus tôt.

Il n’ajouta pas un mot de plus, et tous deux doublèrent le pas pour rentrer.

Le docteur avait eu raison de craindre que l’on ne se fût inquiété de leur retard.

En rentrant, ils trouvèrent Maïna très pâle et Corentine Kerbiel fort nerveuse, — on peut même dire agacée.

Les deux femmes n’accueillirent qu’à moitié les excuses dont on usa à leur intention. Si bien que Joël, n’y tenant plus, s’écria dans un accès de franchise un peu brusque :

— Eh bien, là, c’est vrai ! nous avons pris le chemin des écoliers. En débarquant au Grand-Bey, le coucher du soleil nous a incités à deviser de questions d’ordre abstrait qui nous ont fait perdre un peu de vue la question concrète et immédiate du dîner.

— Puisque nous voici rentrés dans la terre, tâchons d’y faire honneur, — ajouta gaiement le docteur. — Toi, Joël, tu as un appétit de vingt ans, et moi-même, dont les dents commencent à refuser le service, je me sens de force à avaler des noix sans ôter leurs coquilles. Donc, à table ! — conclut-il en faisant claquer ses doigts.

On alla s’asseoir en commun, mais sous l’influence d’un mutisme gênant, autour du repas du soir.