Le Budinio reprit, avec des efforts douloureux, de véritables spasmes qui lui coupaient la parole :

— Je veux dire, ma petite Maïna, que je vais vous faire réciproquement juges de vos situations et que c’est à votre propre sentence que je m’en remets du soin d’assurer votre bonheur, si ce bonheur dépend de l’union par vous rêvée.

Joël, la femme que tu désires épouser est pourvue de toutes les grâces de la jeunesse et de toutes les vertus de l’âge mûr.

Mariée à un homme dans une situation aisée, elle peut passer une existence heureuse, voir fleurir ses jours en bouquets de tendresse, ignorer la privation et la souffrance.

L’aimes-tu pour elle ?

Je ne te demande pas de renoncer dès à présent à la pensée d’en faire ta compagne, mais simplement de remettre l’accomplissement de ce rêve au jour où, pourvu toi-même d’une situation indépendante, tu pourras lui éviter les déceptions et les déboires, lui assurer le rang et la félicité dont elle est digne à tant de titres.

En t’adressant un tel conseil, je parle en père, non seulement pour toi, que j’ai quelque peu le droit de traiter en fils, mais aussi pour elle, l’enfant de mes vieux jours, la vraie fille de mon cœur, sur laquelle, depuis de longues années, je n’ai arrêté mes regards que pour mieux chercher quelle couronne serait assez belle pour son front, quelle joie assez élevée pour son âme.

Et toi, Maïna, chère enfant, qui m’as payé de tant d’affection que tu n’as pas même songé à t’enquérir de l’origine de nos liens, toi qui m’as comblé de tes caresses d’enfant, de tes caresses les plus reconnaissantes, réponds franchement à la question que je vais te poser.

Tu aimes Joël, et je te connais assez pour savoir que tu serais prête à tout sacrifice pour son bonheur. Eh bien ! Il n’y a pour Joël aucun avenir à Saint-Malo, aucun avenir autre que celui du vieux médecin ignoré, obscur, qui ne peut même lui assurer une clientèle. En l’épousant, tu lies ton existence à celle d’un homme forcément condamné à l’oubli et auquel les devoirs de père de famille créeraient de nouvelles et plus lourdes charges. — Au contraire, si, au travers d’épreuves noblement supportées, à force de courage et d’énergie, sur un plus vaste et plus brillant théâtre, à Paris, par exemple, Joël parvient à se créer une de ces situations qui sont l’honneur de la volonté tenace et persévérante, ne penses-tu pas que ton abnégation sans recours ou, tout au moins, ta passagère résignation lui faciliteraient les moyens d’atteindre plus tôt au but proposé ?

Encore une fois, je vous fais juges, l’un et l’autre, de la situation, et je cède la parole à vos consciences. Ce que vous aurez décidé sera bien décidé.