Ici, tu ne seras jamais qu’un humble médecin de campagne, auquel les bénédictions d’une clientèle de pêcheurs, de matelots et d’ouvriers, même grossie de l’appoint de tous les riches de la ville, ne donneront pas le moindre lustre.

A toi de choisir. Veux-tu l’énorme ville avec ses loisirs qui reposent et son labeur qui rétribue, ou préfères-tu le pain sec de chaque jour durement gagné, mais que rend plus précieux le spectacle des larmes essuyées et des douleurs changées en joies aux foyers des pauvres et des souffrants ?

Joël avait penché le front. Il était profondément ému.

C’est qu’en effet, il n’avait jamais connu, il n’avait jamais soupçonné en son oncle, ce vieillard bienfaisant et modeste, une telle hauteur de pensées, une telle sublimité de sentiments.

Hugh Le Budinio apparut à son neveu dans une sorte de transfiguration.

Pour la première fois de sa vie, le praticien « obscur et ignoré », comme il se qualifiait lui-même, et sans amertume, revêtit aux yeux du jeune homme les attributs d’une grandeur d’autant plus imposante que son éloquence spontanée, partie du cœur, donnait à son caractère un relief plus inattendu.

Ce n’était plus le parent chéri et respecté, mais avec un peu de condescendance pour ce que Joël s’était habitué à dénommer les travers ou les manies qu’une science plus complète n’eût pas laissés subsister.

C’était surtout l’aîné dans cette même science dans laquelle le jeune médecin, pourvu depuis l’avant-veille de ses lettres patentes, allait faire ses premiers pas en titubant d’essai en essai comme tout débutant dans une carrière quelconque.

Et, sous cet aspect, il s’entourait spontanément d’un prestige qui faisait courber le front un peu orgueilleux de l’adolescent, fier de son savoir et de ses cinq années d’études devant la première Faculté du monde.

Là-bas, dans les grands hôpitaux, Joël avait été l’interne des maîtres.