Le vieillard hocha la tête, et avec un fin sourire il riposta :
— Toi, je te vois venir. Tu entends par là, n’est-il pas vrai, qu’à ce régime, le médecin ne met pas beaucoup d’écus dans sa bourse. Mon garçon, il faut bien mettre les points sur les i.
Je n’ignore pas que nombre de médecins illustres tiennent notre art pour un métier, je n’ose dire une industrie lucrative. Ils considèrent, peut-être avec raison, que l’art ne fait pas vivre et que, pour s’être dévoué à l’amélioration du sort de ses semblables, le médecin ne s’est pas condamné au bagne à perpétuité.
D’autres, — ce ne sont pas les plus nombreux, hélas ! — estiment, au contraire, que l’exercice de notre noble profession est, avant tout, l’école du dévouement et du sacrifice, et que là où le devoir, accepté par lui après mûre délibération sur le choix d’une carrière, l’appelle, le médecin n’a point à consulter pour savoir s’il trouvera la légitime rétribution de ses efforts.
Ce disant, le docteur Le Budinio se leva de son fauteuil, et, mettant la main sur l’épaule de Joël :
— Mon enfant, voilà quarante ans que je m’efforce de remplir autant que faire se peut les devoirs de ce que j’appelle, moi, une mission. Et c’est pour cela que je te dis à cette heure : Joël, mon neveu, où plutôt mon fils, tu es à l’âge des résolutions graves et décisives. Les temps sont durs pour qui ne veut pas transiger avec sa conscience.
Si tu prends la suite de ma clientèle, tu subiras plus de déboires et de privations que tu ne récolteras de bénéfices ou d’éloges. Il te faudra ceindre tes reins, te faire le serviteur des pauvres et des déshérités, renoncer aux douceurs de l’existence, t’enfermer dans l’ordinaire pratique d’une austérité qui, le plus souvent, ne sera pas volontaire, et n’attendre que de Dieu et de toi-même, par le fier témoignage de ton propre cœur, la récompense des mérites inutilement dépensés, selon le jugement du monde.
Mais rien ne t’oblige à ce sacrifice, à cette abnégation de toi-même.
Tu viens de faire d’excellentes études. Tes maîtres ont encore l’œil ouvert sur toi, et cet œil est encore plein de ton image. La capitale avec ses gloires, ses succès, et aussi ses multiples satisfactions de l’intelligence, peut t’offrir d’autres perspectives.
Tu peux y devenir un homme célèbre, un oracle de la science, sans démériter de ta propre estime, comme aussi sans t’astreindre au bonheur infime, obscur, ignoré.