Tout le monde se blottit dans ces huttes essentiellement temporaires. On abrita les chevaux sous des hangars non moins improvisés, faits de longues branches placées obliquement sur le sol et clouées aux troncs des plus gros arbres. Sous cette toiture tout à fait sommaire, les bêtes furent rangées côte à côte, toutes les têtes tournées vers le tronc pris comme pivot de cet étrange cirque. Comme l’on ne pouvait plus compter sur la prairie pour fournir l’herbe du fourrage, on plaça devant les bêtes des brassées entières de genêts rustiques, qui fournissent une pitance, sinon agréable, du moins suffisante dans les jours de disette.

Ainsi que l’avait annoncé Wagha-na, il était impossible, le lendemain, de reconnaître la prairie.

La neige était tombée avec une telle abondance qu’elle couvrait le sol jusqu’à la hauteur de trois pieds, entourant les palissades d’une véritable ceinture formant muraille. Aussi loin que la vue s’étendît, elle ne découvrait qu’une immensité blanche, de laquelle émergeaient les bouquets d’arbres tels qu’ils apparaissent dans les terrés inondées.

Un silence profond régnait dans ce désert glacé. Il s’en dégageait une tristesse morne qui n’ôtait pourtant rien à l’aspect grandiose du tableau. Mais on n’avait pas de temps à perdre en cette contemplation.

Le Bison Noir s’empressa de le rappeler à ses compagnons.

— En route, ordonna-t-il. Il nous faut gagner du terrain tant que le sol est friable, car dès que le vent aura soufflé les difficultés s’accroîtront et le retour ne sera pas sans présenter quelques dangers.

En effet, ces premiers froids sont fréquemment suivis d’une détente de l’atmosphère.

Alors les neiges fondent, les ruisseaux grossissent, les rivières débordent, souvent avec impétuosité, multipliant les ravages, et c’est à travers une prairie inondée, dont ils ne peuvent deviner les niveaux changeants, que les voyageurs sont obligés de se faire une route périlleuse.

C’était là ce que redoutait Wagha-na.

Il connaissait trop bien son pays pour n’avoir point lieu de suspecter ces froids précoces. Bien que le Canada s’étende en partie dans la zone : glaciale, il ne mérite aucunement le mépris qu’affichait Voltaire pour ces « arpents de neige » si glorieusement défendus par Montcalm. C’est une riche et belle terre où l’hiver n’est guère plus rigoureux qu’au nord de l’Allemagne, qu’en Russie, et où il dure beaucoup moins longtemps. La belle saison, au contraire, s’y prolonge, précédée et suivie d’une double période de pluies et de ciels mous.