— Eh bien, Gisber, je vous avais prévenu, fit le Yankee, qui n’avait pas encore dominé sa mauvaise humeur, votre langue nous a desservis une fois de plus. Sans votre insolence envers l’Indien, nous serions à cette heure citoyens de l’État de Dogherty.
Il avait ironiquement appuyé sur ces mots « l’État de Dogherty ».
— Voilà un honneur dont je me passe aisément ! ricana le Germain avec sa grossièreté habituelle.
— Eh ! reprit l’autre, toujours grondeur, qui parle de l’honneur qu’on en peut acquérir. Je n’envisage que l’avantage que nous en pouvions retirer au point de vue de nos projets.
— Et quel est donc cet avantage que vous regrettez si fort, Ulphilas ?
— Stupid fellow ! grommela l’Américain entre les dents. Et, répondant à son compagnon, il poursuivit :
— Comment ne voyez-vous pas de quel avantage il eût été pour nous de nous trouver sur le terrain même que nous convoitons. Ici, nous aurions pu suivre jour par jour, heure par heure, l’existence et les faits de cette riche héritière, car il n’y a pas l’ombre d’un doute à conserver : l’identité de Madeleine Jean avec la fille d’Yves Kerlo est indéniable. Tandis que, proscrits et éloignés comme nous le sommes maintenant, il nous est bien difficile de la surveiller et de nous tenir prêts pour une bonne occasion. — Sans compter que voilà tous ces gens-là prévenus et, désormais, ils vont avoir l’œil sur nous.
Gisber Schulmann avait baissé la tête. Il ne sentait que trop la vérité des reproches de son compagnon.
Tous deux pressaient l’allure de leurs bêtes en gens nerveux et mécontents.
Au bout de quelques kilomètres parcourus sans mot dire, l’Allemand releva la tête.