— Eh bien ! tant pis pour vous, s’écria vivement la jeune femme. Seulement, je vous préviens qu’il nous faut revenir à Surcouf.
— Revenons à Surcouf, fit-on en chœur.
— Voilà donc de quoi il s’agit : je sais combien vous aimez le piano ; je sais, d’autre part, qu’il ne vous est pas facile d’en avoir un véritablement bon ici, et je vous avais promis de vous en apporter un. Aussi, quelque temps avant mon départ d’Angleterre, je me suis offert un petit voyage en France pour aller en essayer.
« Ah ! chère, vous n’imaginez pas avec quelle perfection ces Français construisent ces instruments. J’en ai vu des quantités, et, dans chaque magasin, j’avais envie de les acheter tous. Je n’en ai rien fait, rassurez-vous. Cependant, un jour, j’en trouvai deux meilleurs encore que les autres et je me les fis réserver… L’un vous était destiné, l’autre était pour moi. »
Lady Blackwood sauta au cou de son amie :
« Oh ! Lily, que c’est gentil à vous d’avoir mis tant de zèle pour me faire un tel plaisir ! Mais quelle difficulté pour les transporter ! Vraiment, rien ne vous arrête et comme je vous reconnais bien là.
— Hélas ! Mary, ne me remerciez pas encore. Je ne sais si je pourrai jamais vous donner ce souvenir.
— Pourquoi donc ?
— Parce que je n’ai plus les pianos. Vous parliez de difficultés ; je croyais les avoir toutes prévues. Les pianos, d’immenses pianos à queue, avaient voyagé emmaillotés de couvertures comme des petits enfants, et j’allais moi-même m’assurer de leur bon état de temps à autre. Tout allait pour le mieux et j’avais lieu d’espérer qu’ils n’avaient éprouvé aucun mal, lorsque, ayant été capturés par Surcouf, toute la cargaison du convoi est tombée entre ses mains.
— Ah ! ma pauvre Lily, s’écria la femme du gouverneur tout à fait chagrine ; je ne vous en remercie pas moins, mais, hélas ! c’en est fait de votre piano comme du mien.