Les deux hommes se mirent à rire de la boutade. Evel dit sentencieusement :
« Pour ça, capitaine, je suis votre homme. Vive la liberté !
— Donc, tu n’auras pas de scrupules, le moment venu, de prendre à madame la Gouvernante son embarcation de plaisance, matelot ?
— Dame, non, capitaine. Et, si nous parvenons à nous tirer d’ici et à prendre un bateau anglais, nous chargerons les goddems de rapporter la chaloupe à leur aimable compatriote. Ce ne sera qu’un prêt de quelques jours. »
Ces réflexions, échangées à voix basse, n’étaient que la vague indication d’un plan mûri apparemment par le jeune corsaire. Ses deux compagnons ne se trouvèrent pas suffisamment renseignés par ces brèves paroles, car ils poursuivirent leurs questions.
« Mais, capitaine, reprit Ustaritz, ce n’est pas tout de vouloir le bateau ; il faut encore le prendre, et ce n’est pas commode, vous savez.
— C’est pour en parler que je vous ai amenés ici. Allons inspecter ensemble le logis de l’embarcation. »
Ce disant, Jacques de Clavaillan entraîna ses amis vers un petit promontoire dominant la plage. Là, sous un bosquet de palétuviers, de manguiers et de tamaris, se dressait un élégant chalet de briques auquel on n’accédait que par une vaste porte aux gonds et aux verrous de fer. Le bois en était si dur qu’on n’aurait pu la briser à coups de hache.
A trois mètres du sol, sur chaque face de l’édicule, on avait percé des lucarnes destinées à aérer l’intérieur de la remise.
C’était là que, sur un berceau de bois de teck, reposait l’élégante embarcation. Un système fort ingénieux de crics et de poulies permettait à deux hommes de la soulever sur son chevalet et de la faire glisser jusque sur un berceau à roulettes, lequel, à son tour, courait sur des rails. Ces rails se prolongeaient au-delà du seuil de la porte et venaient affleurer la limite des hautes mers. Il suffisait donc de pousser le berceau sur les rails jusqu’à cette limite pour que les flots de la marée vinssent eux-mêmes prendre l’embarcation sur son traîneau.