— Je vous dirai ça tout à l’heure en nous promenant sur les quais. »

Une heure plus tard, les trois hommes et l’enfant arpentaient la grève sablonneuse qui longe la côte dangereuse de Madras, considérant les barques indigènes, les jonques et les sampangs chinois qui, seuls, pouvaient accoster ce rivage inaccessible aux grands vaisseaux européens.

« Nous voilà sur les quais, interrogea Piarrille Ustaritz, le Basque, je crois que vous pouvez parler sans crainte. Les Anglais ne montent pas la garde la nuit venue. D’ailleurs, ils savent que la barre suffit à garder l’entrée du port et que les requins ne laisseraient pas un nageur sortir tout entier de l’eau. Filer d’ici me paraît presque impossible.

— C’est pourtant d’ici que nous filerons, garçon, répliqua Jacques.

— Ah ! et comment, capitaine ? Nous n’avons pas d’ailes comme les albatros et les goélands. Et pour gouverner une de ces satanées pirogues de sauvages, il faut connaître les passes. Si encore nous avions un petit bout de chaloupe, comme on en fait dans mon pays, je crois qu’on pourrait se risquer tout de même, malgré la barre et les requins.

— Nous aurons la chaloupe, Piarrille, et même la plus belle qu’on puisse avoir, celle de milord Blackwood, gouverneur de Madras.

— Vous voulez rire, capitaine. Je ne connais que le canot de parade de lady Blackwood. Il est vrai que c’est une superbe embarcation avec son pont mobile à l’arrière, formant mufle, sa carène en bois de teck et son mât blindé de fer. On pourrait tenir la mer avec ça.

— Et c’est avec ça que nous la tiendrons, camarades, s’il plaît à Dieu.

— Mais, pour avoir la chaloupe, reprit l’incrédule Basque, il nous faut la prendre, et vous n’ignorez pas que le gouverneur a le plus grand soin du canot de sa femme. Madame en est jalouse comme une tigresse.

— Je suis très respectueux des dames, répliqua Jacques, mais la plus noble des dames, c’est encore madame Liberté. Voilà pourquoi je n’hésiterai pas à dépouiller milady Blackwood en faveur de notre liberté. »