En véritable souverain, le Cid s'installa dans l'Alcazar et depuis lors Valence s'appela Valencia del Cid.

Pour en terminer avec notre héros, j'ajouterai qu'après son entrée dans Valence il envoya un message au roi don Alphonse pour lui annoncer que lui et sa nouvelle conquête se mettaient à sa disposition. Il fit venir auprès de lui dona Chimène, sa femme, et ses filles et s'apprêta à régner en vrai roi. Mais d'autres combats lui étaient réservés: un roi maure du Maroc, avec une armée forte de plus de deux cent mille hommes vint par mer mettre le siège devant Valence pour la reprendre aux infidèles.

Après maints combats, le roi marocain fut repoussé avec de grandes pertes et fut contraint de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce fut au cours de ces batailles que le Cid conquit sa seconde et plus fameuse épée: Tizona. Les Maures du Maroc revinrent quelques années après en nombre plus considérable; le Cid les défit et les obligea de nouveau à regagner leurs vaisseaux.

Le légendaire héros devait remporter la victoire même après sa mort. Surpris par la maladie et sentant sa fin proche il donna ses derniers ordres à dona Chimène et à ses plus fidèles lieutenants, leur annonça que dans peu de jours il aurait cessé de vivre et qu'il voulait que son corps fût embaumé pour conserver le plus longtemps possible après sa mort l'apparence de la vie; il leur apprit qu'il avait reçu avis qu'une armée marocaine, plus puissante encore que les premières, était en route pour venir assiéger Valence, et qu'il voulait que sa présence et son nom, bien que mort, leur servissent à remporter encore une fois la victoire. Il donna minutieusement toutes ses instructions pour que sa dernière ruse réussît. Puis il mourut laissant sa femme seule devant la redoutable perspective d'une formidable invasion arabe.

La mort du Cid fut tenue absolument secrète. En effet, quelques jours après une immense flotte apparut devant Valence, il en descendit des nuées d'Arabes, commandés par trente-six rois et une reine, dit la légende, qui vinrent battre les remparts de la ville comme les flots de la mer. Suivant les ordres du héros défunt, celui-ci, armé de pied en cap, son épée Tizona à la main, ayant sur les joues de fausses couleurs de vie, fut solidement assujetti sur son cheval de bataille et les troupes castillanes furent conduites au combat par leur macabre chef. Il était écrit que le Cid, vivant ou mort, verrait toujours la victoire lui sourire: les Marocains furent dispersés et leur flotte les remporta encore plus vite qu'elle ne les avait apportés.

Mais la mort du Cid ne pouvait être tenue longtemps cachée; sans l'auréole de gloire du héros qui entraînait ses troupes à la victoire et qui épouvantait les soldats arabes, la situation devenait intenable pour sa veuve dans cette Valence que les Maures s'acharnaient à vouloir reprendre. Sans coup férir, immédiatement après la bataille, dona Chimène et tous les catholiques évacuaient la ville et se retiraient en Castille, toujours accompagnés de l'invincible chevalier porté par son cheval Babieca[ [10].

Qu'on me pardonne cette longue digression sur le Cid, mais le héros légendaire est si peu connu en général que j'ai cru bien faire en puisant aux vieilles chroniques espagnoles les détails les plus intéressants de sa glorieuse carrière. Peut-être la légende a-t-elle grossi ou embelli nombre de ses exploits, mais il est démontré que sa vie fut à peu près telle que je viens de la tracer à grands traits d'après des documents authentiques.

Et puisque je n'ai pas encore quitté ce sujet, je demande la permission de dire comment le Cid choisit et baptisa son fameux cheval de bataille. Le Cid demanda un jour à son parrain, un clerc du nom de Peyre Pringos, de lui faire don d'un des nombreux poulains qu'il possédait en ses prairies. Celui-ci ayant accédé à sa demande, Rodrigue entra dans le parc où se trouvaient les juments et leurs poulains; il les passait tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un poulain galeux et fort laid, il dit à son parrain:

«Je veux celui-ci.—Son parrain s'écria: Babieca (imbécile)! vous avez mal choisi.—Mais le Cid répondit: celui-ci sera bon cheval et aura nom Babieca. Et en effet ce cheval fut bon et fortuné, et sur lui Mon Cid vainquit depuis en plusieurs batailles rangées[ [11]

Après l'évacuation de la ville par les Castillans, les Maures en reprirent possession et pour deux siècles encore Valence participa au rayonnement de l'admirable civilisation arabo-espagnole.