Dans la soirée, nous nous sommes rendus à l'Alameda, où nous avons vu s'agiter tout ce que Valence compte d'élégances. Toute ville espagnole, grande ou petite, a son alameda: c'est la promenade publique, boulevard ou place, toujours copieusement ombragée, où la population oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher du soleil. L'Alameda de Valence est extrêmement vaste: 800 mètres de long; elle s'étend en dehors de la ville, de l'autre coté du rio Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le Pont del Real, longue construction à dix arches d'origine mauresque.
A la tombée de la nuit nous remarquâmes que tous les équipages se dirigeaient vers un endroit commun, nous fîmes prendre au nôtre la même direction et après avoir suivi une très longue avenue bordée d'ombrages, nous nous trouvâmes au Grao, le port de Valence.
C'est aujourd'hui le 15 août, il y a fête au Grao, fête religieuse, fête de la Vierge. Nous avons le plaisir d'assister à une de ces curieuses processions espagnoles pour lesquelles se déploie un luxe inouï. Ce n'est pas une file ininterrompue de prêtres et de cierges, de bannières et de clercs; non, la procession est composée de toute une série de sous-processions, de processions partielles, qui se promènent indépendamment sur des itinéraires souvent différents et qui ne se trouvent réunies qu'au départ et qu'à l'arrivée. On voit passer la Sainte Vierge, grandeur naturelle, vêtue d'habits d'une richesse fabuleuse, couchée sur des coussins de soie et d'or et portée sur un splendide palanquin. Elle est précédée, suivie, entourée de cierges et de lampions si nombreux, si grappés qu'on dirait des arbres lumineux qui déambulent. Et cependant un détachement de soldats suit, avec tambours qui battent une marche lente et triste.
Villanueva del Grao est un port tout à fait moderne, sûr et bien aménagé; c'est de là que partent pour tous les pays d'Europe mandarines, oranges, citrons et raisins.
Il y a une très jolie plage au Grao; d'élégants bains de mer y sont installés et nous vîmes la mer fourmillante de baigneurs.
De retour à Valence, après un dîner délicat à l'hôtel, nous allâmes nous installer dans un café de la calle de la Paz, la nouvelle et la plus belle rue de la ville, et nous regardâmes défiler devant nous les Valenciennes, jolies sous la mantille. Les hommes sont ici vêtus comme en France, et, ma foi, presque toutes les femmes aussi; il y a très peu de mantilles, et c'est regrettable, car une femme est toujours plus jolie sous cette gracieuse coiffure que sous le chapeau.
Vendredi, 16 août.
Valence a un air bien spécial avec ses nombreux clochers brillant au soleil et mêlant au bleu du ciel le bleu de leurs azulejos.
La cathédrale s'élève sur un emplacement qui supporta successivement: un temple romain, une église wisigothe, une mosquée arabe. La plupart des cathédrales espagnoles a été la résultante d'une pareille succession sur un même emplacement. C'est un assez bel édifice de style gothique du quatorzième siècle. Le clocher ou Tour du Miguelete est extrêmement original; une grosse tour trapue, octogone, basse, qui semble détachée d'un rempart du moyen âge; au sommet du clocher s'agite régulièrement le Miguelete, la cloche de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation de la huerta. C'est que cette huerta, la richesse de la ville et du pays, tient une grande place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis, devant la principale porte de la cathédrale, en plein air sur la place, siège le Tribunal de las Aguas, vieille institution mauresque qui subsiste encore de nos jours et qui est chargée de régler tous les différends issus de l'irrigation de la huerta. Il y a peu d'eau en Espagne; or dans la campagne de Valence on en tire tout le parti possible, c'est une valeur précieuse, d'où contestations, réglementations. Les Maures avaient admirablement utilisé le peu d'eau de l'Espagne et su fertiliser tout ce pays; les Valencins ont le mérite d'avoir conservé ces traditions et maintenu leur contrée dans le même état de prospérité. Hélas! bien peu de villes d'Espagne ont eu la même intelligence!
Un des plus beaux monuments de Valence est la Lonja de la Seda, le Palais de la Soie, construit sur l'emplacement de l'ancien Alcazar arabe. C'est du gothique le plus élégant, le plus pur, le plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intérieur,—la salle de la Bourse,—il y a un hall immense supporté par une série de colonnes aussi sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant de hardiesse et d'harmonie. Nous sommes restés là à admirer, bouche bée, surpris autant que charmés devant pareille merveille.